lundi, 13. juillet 2009
dimanche, 12. juillet 2009
Le lobe et les doigts d'Hadrien
Je vois D*** bientôt et cela me rappelle juillet passé. Nous avions écumé ensemble quelques bibliothèques à Paris et Londres, logé dans une piaule d’étudiants sur Mouffetard à Paris et dans un appartement haut standing chez une financière à Londres.
D*** est une grande menteuse, aussi, mais fort maladroite, car doublée d’une incroyable candeur et d’une inclination à la catastrophe. Blonde flamboyante, d’une curiosité inassouvissable et d’une intelligente presque écrasante, mais égoïstement bordélique : on s’entend bien tant que cela ne dure pas trop longtemps.
Une après-midi, nous avons fait bibliothèque buissonnière et sommes allés visiter l’exposition Hadrien au British Museum. Il y a une statue de l’empereur qui comporte un détail très particulier : une sorte de fente en diagonale traverse le lobe de son oreille gauche. L’artiste représente son souverain en majesté, mais l’embellissement n’exclut pas le souci réaliste : le bel Hadrien, épris d’Antinoüs, était malade du cœur. Cette marque, en effet, serait le symptôme d’une déficience coronarienne.
Je m’éloigne quelques pas du lobe d’Hadrien, j’attends quelques minutes puis je fais signe à travers la foule à D*** de venir me rejoindre. Elle se presse les yeux grands ouverts et je lui dis d’un air détaché :
- T’as vu, sur la première statue près de l’entrée ? Hadrien a six doigts à la main gauche !
Elle repart dans le sens contraire au flot des visiteurs et je la vois pendant de longues minutes scruter toutes les mains de toutes les statues. Quand elle me rejoint, je suis écrasé de rire devant l’épitaphe funèbre qui évoque l’art de la blague du fils adoptif de Trajan: Nec ut soles dabis iocos.
Yeux menteurs
vendredi, 3. juillet 2009
jeudi, 2. juillet 2009
Engagée
mercredi, 1. juillet 2009
mercredi, 24. juin 2009
Lieu de bannissement
Le désir d’aventures mène partout, même en banlieue. J’avais trouvé très exotique d’entreprendre charnellement une fille suburbaine dans sa chambre qui fut son antre d’adolescente ; elle semblait garder encore, parmi les décorations aux motifs champêtres, les odeurs de ses rêves convenus, nourris pas un confort épais. Le silence oppressant des tondeuses à gazon qui dorment la nuit, la moto lointaine d’un rebelle périphérique, quelques effluves artificiels provenant d’un arrangement jardinier, et un père ronflant à l’étage en-dessus, m’avaient plongé dans un monde nouveau, que j’explorais avec une certaine délectation. C’est ce que j’appelle une relation contextuelle, dans laquelle la jouissance physique devient l’épiphénomène d’un vaste tressaillement mental. Malheureusement, en raison d’un bagage suspect à Heathrow, mon vol a été retardé pendant trois jours. C’est ainsi, que je me suis vu, un matin où le soleil baignait avec mansuétude les dessins identiques d’un quartier de la rive sud, assis en bras de chemise sur un perron, les pieds nus, le short fripé, une grosse tasse de café filtre à la main, à contempler l’ennui d’un œil morne. Et quand a passé le facteur, de maison en maison, j’ai joui comme une bête devant l’intensité du spectacle, dont j’étais un acteur provisoire et hilare.
vendredi, 19. juin 2009
Ca va bouger
Je n’en ai pas dormi avant 8h du mat, je me suis réveillé tressaillant, je ne crois pas vraiment à la fausse alerte.
Ca sent la fin …
Oracle chinois
Tout m’avait été pénible : me lever, arriver à l’heure au rendez-vous, les affreuses avenues marchandes de Laval et ce lourd plat de nouilles au bœuf qui me soulevait le cœur. Avec L***, nous avons bien sottement ouvert nos oracles chinois, dont je viens de retrouver le mien dans une poche de mon jeans. On sent que l’Oracle aussi avait de la peine ce jour-là.
Trois témoignages
- « t’as une bite pour durer toute la nuit » (l’Andalouse)
- « de tous ceux que j’ai rencontrés, tu as été le plus révolté, celui qui n’a jamais accepté les choses telles qu’elles étaient » (l’Aveugle)
Qu’ils correspondent à une quelconque réalité ou pas, je me fous du 2, j’aime le 1, mais le 3 m’est précieux entre tous. Et puis, j’en ai aussi reçu plein la gueule sur mes défauts : mon inertie, mes fuites, mes détours, ma capacité à tétaniser, à pourrir la vie, mon incapacité à rechercher, à savoir et à assumer qui je veux être.
mercredi, 17. juin 2009
Ma nuit en images
J’ai fait ce soir une des choses que j’aime le plus au monde, errer de nuit. Je suis parti peu après minuit. La dernière fois que j’ai regardé ma montre, il était 00:00. On voit quantité de belles images, de nuit, et on pense comme on erre, tout en sinuosité. J’ai vu près de la rue Plantamour un homme qui ressemblait terriblement à Ian McShane. Il devait sortir du casino ou du Noga, je l’ai fixé longtemps. Je me suis arrêté à quelques pas au bord du lac, pour revoir mon endroit fétiche où j’ai écrit avec tant de fluidité les pages décisives de ma thèse. Il y a un petit banc, un lampadaire, et un bateau amarré. J’ai dérangé un peu un cygne qui dormait avec 4 petits. Je me suis demandé s’il y avait un nom pour les petits du cygne. J’ai pensé une fois encore à la nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam, où un bourgeois tord le cou à un cygne pour en goûter le chant. J’ai regardé la statue de l’Impératrice Sissi, assassinée ici en 1898, derrière le cou. Je suis arrivé par hasard devant le lieu où a été tué un célèbre banquier, par sa maîtresse, lors de pratiques algolagniques ; le procès de la meurtrière tient la ville en haleine ces jours-mêmes. En passant par le petit square de la rue des Voisins, devant l’Eglise Saint-François, j’ai vu de loin une dame dans la pénombre qui semblait lire sous un lampadaire. En approchant, j’ai compris qu’elle mangeait un restant de pizza devant une poubelle. Ca ma révolté, et je me suis dit que je ne devrais pas aller à cette soirée de fils à papa, où il faut se déguiser en corsaire. Sur le chemin du retour, je filais à vélo entre les rails du tram sur la rue de Carouge, quand j’ai vu un crâne chauve me croiser à grande vitesse, à vélo également. On s’est regardés, j’ai cru reconnaître mon ami A*** et il a certainement cru reconnaître son ami S***. Mais il faisait nuit, j’avais une casquette et son crâne me paraissait trop chauve par rapport à hier, quand on s’est fumé deux pétards en regardant Etats-Unis-Italie. C’est lui qui veut que je fasse le corsaire. A la place d’Armes, une jeune fille, très belle mais très saoule, tente de monter sur son vélo, devant un grand niais qui n’ose rien faire. Elle s’étale de tout son long avant même d’avoir trouvé un point d’équilibre. Le grand niais trouvera bien un taxi. Je rentre par la porte de côté, dans la cuisine. Ma mère s’est réveillée. En montant au troisième étage, je l’entends dire : « il y a une tartelette aux fraises dans le frigo ». Je lui réponds : « elle est dans ma main ».
mercredi, 10. juin 2009
Un peu de sociologie religieuse
J’ai vécu avec elle, dans un passé indistinct, ma seule expérience de débauche évangélique. Pénétrés jusqu’à l’os et la nausée d’alléluias, de « le Seigneur est merveilleux », de Jean 3 :16, de « brise-moi ô Eternel » et d’exaltation au-dessus des nuées, nous voulions nous purger solidairement dans le stupre, l’abomination et la désolation. Elle Jézabel et moi Epiphane, nous replâtrions par nous souillures complices les fêlures sociales et psychologiques que les rigueurs d’une doctrine subie dans nos tendres années avaient causées durablement. Sans grandeur, sans sophistication, une simple confession de non-foi scandée turpidement par nos chairs.
Elle m’attendait donc, avec son éternel maquillage de supermarché, son esprit qui n’outrepasserait jamais les bornes du bon sens, comme si la simplicité évangélique, chez elle, s’était traduite benoîtement dans l’adhésion à la vulgate du psychologisme contemporain.
Nous avons dîné sur ces affreuses avenues marchandes, en mettant à jour nos histoires. Elle affiche dorénavant sa croyance périurbaine dans la religion du couple ; j’ai révélé mon oscillation entre l’athéisme et le nicodémisme à ce propos, tout en constatant, avec plaisir que sa foi vacillerait toujours, et qu’elle pourrait bien être ébranlée.
mardi, 9. juin 2009
Bilan bis
Je songe à changer de continent.
Ca m'aidera.
?
jeudi, 4. juin 2009
Fragment de plaisir
En remontant vers minuit de longues avenues à vélo, je me demandais s’il pouvait désormais encore exister, pour moi, de plaisir sans dissimulation et sans danger. C’est la nécessité qui les a liés, il y a bien longtemps déjà. J’ai cru que l’intensité et l’inconfort dans lequel j’y accédais nuisaient au plaisir plus qu’ils ne le favorisaient, or je pense maintenant qu’ils le constituent. Je me demandais aussi quels plaisirs simples me restaient, de ceux qui ne consisteraient qu’en un élément, et qui absorberaient l’entier de ma capacité de jouissance. De ceux qui me permettraient de me percevoir un et entier, non pas un être dissocié. Je n’ai pas voulu trop pousser la réflexion, et je me suis laissé à ce vieux plaisir qui m’a toujours accompagné : laisser couler mon vélo doucement dans la pente, étendre mes mains en laissant le vent soulever mes cheveux et sentir la présence familière de la nuit, tout en ne pensant à rien, dans un pur état d’abandon.
mercredi, 27. mai 2009
La malédiction de Vespasien
lundi, 25. mai 2009
Un bon bilan
18 buts, 9 assists, 27 points, votre serviteur gagne officiellement le trophée du meilleur compteur de la saison qui s’achève, dans une des ligues. Je fais désormais une cure sans foot pour rétablir des chevilles rouillées, une voûte plantaire gauche tendue, et une foule de tendons et ligaments qui ont un peu perdu en élasticité. Depuis janvier, j’ai joué régulièrement dans quatre équipes, et j’ai dépanné, sporadiquement, dans 3 équipes supplémentaires. Lors d’une de ces récentes semaines, j’avais 7 matches dans la semaine, dont 3 le dimanche. Que voulez-vous, je rattrape le temps perdu. Mais du coup, j’ai mal travaillé. Ce matin, 405 messages non traités attendent dans ma boîte de réception.
Comment le dire ? (3 - et fin?)
vendredi, 22. mai 2009
Comment le dire (2)?
En définitive, je sais peu ce qu’elle pense ; je n’en ai pas eu le temps, je commençais à peine à déceler un sens derrière ses contradictions. Nous avons feuilleté ensemble le manuscrit des souvenirs de son aïeul, qui rencontra Lénine à Genève ; je l’observais de biais tandis qu’elle parlait des réfugiés russes de la rue de Carouge, elle dont le mariage avait été annoncé dans le New York Times. Le soir était tombé trop vite, c’était une veille de négociations importantes, quand elle me fit franchir sans mot dire le seuil sacré.
J’avais presque peur, c’est l’effet de la grâce ; je me vois encore, imméritant, mes pas progressant lentement le long du couloir, dont une seule des multiples portes me serait ouverte, au fond à droite. Je me suis rarement senti aussi présent que sous ces poutres, alourdi par l’instant qui se figeait, enveloppé d’un agréable sentiment, celui d’être étranger, à elle, à moi, et de trouver dans cette étrangeté une profonde raison d’être.
Nous avons parlé doucement, tout en souffle, dans la nuit, puis quelque chose de trop fort s’est progressivement emparé de nous, que nous n’avons pu vaincre ni par la chair, ni par un sommeil illusoire.
Avant qu’elle referme une dernière fois la porte sur moi, cette nuit-là, elle m’a dit « J’espère que tu me pardonneras ». Ce qui était absurde, c’est que je ne trouvais rien à lui pardonner.
mardi, 19. mai 2009
Ode philadelphique
Bref, et trêve de considérations vétilleuses. Mon frère aîné est venu me voir. Il a un an de plus que moi, je l’ai toujours vu comme un être froid, dur, non, je devrais dire plutôt cassant, c’est le mot. Il casse toujours au moment où l’on pourrait sombrer dans la confession, le personnel, l’intime. Je ne sais rien de sa vie, pourtant il habite quasiment sous mon regard, quand je suis dans ma ville. Je lui dis : « je serai Montréal avant de rentrer », et il ne me demande pas pourquoi, chez qui. Il a la rigidité de ces êtres qui cherchent le vrai, ou plutôt l’exact. Il pense qu’il faut trouver la loi qui régit les choses, et il rejette d’un revers de main méprisant ce qui entrave cette recherche.
Je me suis rendu compte à quel point je ne connais pas mon frère. Je n’ai jamais osé aller voir derrière la façade, par angoisse. J’ai grand peur de découvrir ses pieds d’argile et de voir un jour la grande statue vaciller. Je l’ai déjà vu deux fois dans ma vie, et cette vision m’a tellement traumatisé que chaque fois que j’aurais pu avoir une raison de le haïr, l’image de ses yeux effarés a tout dissipé.
J’ai toujours su qu’il est plus intelligent que moi, plus doué, plus curieux ; lors de sa visite, il a ébloui par son tact, son esprit, sa générosité. Je l’observais de loin tester des guitares et en décrire l’âme avec des adjectifs choisis que je n’aurais pas imaginés, sa parole était parole d’évangile.
Mais là où il m’a bluffé, c’est lorsque nous dûmes aller acheter des fleurs. Il m’a coupé sèchement : « laisse-moi là, j’y vais ». Bon, ok, chef, pensais-je sceptique. Son ami de voyage, resté dans la voiture, me dit : « Tu sais, c’est le meilleur pour choisir des fleurs. Il sait toujours exactement ce qui convient le mieux ». Moïse au Sinaï n’a pas reçu plus grande révélation que celle-ci.
mercredi, 13. mai 2009
Rédemption mineure
Miracle, cet autre mercredi, mon autre frère est venu avec moi dans la même salle de concert.
Ce fut comme une petite guérison.
Nous avons écouté du funk, il m’a tout expliqué.
C’était simple, c’était bon.
Il y avait une raison à être là.
VIP de mon cul
Mercredi, j’ai reçu le premier pass VIP de ma vie. Je me le suis collé sur le cul, et j’ai pris place avec les autres parmi le public de base qui importait peu. Fuck the backstage, fuck les privilèges. Je connais bien la rock star, émergente ; j’ai fait de la pétanque avec lui, joué aux cartes, mangé du saucisson et lui ai écrit une recommandation. J’ai une amitié solide pour son père, qui m’a une ou deux fois sauvé la peau des fesses, et que j’ai même forcé à mentir, en suant. Aujourd’hui, la jeune pousse est dans le top ten du billboard américain. A quelques pas de la scène, sous les hauts parleurs hurlants, je regardais l’œil vague la furie des spots, des rythmes hip hop, des déchirements métal, la masse compacte des corps déchaînés, ces offrandes de chairs palpitantes, lorsque mon esprit mélancolique s’est envolé ailleurs, car ce même jour, de l’autre côté de l’océan, mon petit frère entamait un Mendelssohn, dans le silence de l’Eglise Saint-Germain, patron des pauvres. Je voyais les harmonies monter vers le clocher où gît le pigeon mort que nous avions découvert ensemble lors d’une exploration nocturne. Outre le pigeon mort, il y aurait la douce Aveugle, qui comprend mieux que personne au monde ce que signifie un défunt oiseau planant en surplomb des vitraux, mes robustes frères, une mère incapable de s’avouer la fierté qui l’habite, un père mort avant d’avoir pu être fier. J’imaginais aussi l’entrée discrète de cette femme, que j’avais vue, une fois, ouvrir timidement les lourdes portes d’un temple et s’asseoir comme un spectre sur un banc du fond, près d’une colonne, pour voir de loin son amant qu’elle perdait. Je sentais dehors, incrusté dans la pierre, l’esprit de la Silhouette que j’avais photographiée, lors d’une visite clandestine, devant le portique principal. Et tout en sentant de jeunes femmes quasi nues frotter, dans une transe indistincte, le dérisoire pass VIP qui ornait mon cul, je réalisais, une fois encore, que des personnes vraiment importantes pour moi partageaient des silences lourds et éloquents, dans un lieu sacré où je ne serais pas.
dimanche, 10. mai 2009
Don Juan
Avec la délaissée, que l'amour désavoue !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut.
mercredi, 29. avril 2009
Les lacets du Léviathan
Quand je rêve que je m’apprête à accomplir une grande action, je me vois toujours en train de serrer et nouer les lacets de ma chaussure droite. Cela provient probablement d’une image primordiale, celle du remplaçant qui s’apprête à rentrer sur le terrain pour « faire la différence ». On le voit, quelques secondes avant, sur le banc de touche, lacer sa chaussure droite, piaffer et rentrer en courant avec des yeux de cheval halluciné. Personnellement, avant un match, je lace toujours avec beaucoup de soin. Il faut que ce soit serré pour exprimer la résolution, et je me demande toujours comment aplanir cette sorte de petite floraison nodale qui renfle au-dessus du scaphoïde. Elle pourrait faire dévier le ballon au moment d’un coup particulièrement redoutable, qui consiste à le faire rouler de l’astragale jusqu’aux phalanges, le haut du pied assurant l’énergie cinétique du cuir et les extrémités, grâce à un petit sursaut des métatarsiens au moment de libérer la sphère, lui conférant une diabolique rotation verticale. Le ballon part ainsi en cycloïde comme un obus et plonge sous la barre aux yeux d’un gardien éberlué qui le voit en général rentrer au moment où son corps, arqué à l’extrême, tente d’épouser désespérément la courbe cycloïdale, à laquelle Blaise Pascal, qui en était le spécialiste mondial, avait donné le nom de roulette. Mon mémoire de licence traitait d’ailleurs de ce problème géométrique, formulé originellement par Aristote, en relation avec la pseudonymie anagrammatique qui hante l’œuvre de Pascal, auteur qui donna son nom à l’université de Clermont-Ferrand dont l’une des spécialités est l’étude de la géométrie de l’espace des lacets. Or, si le laçage m’est aisé et suave dans ces moments où je puise dans le rituel un supplément de détermination, il devient, en revanche, dans les situations ordinaires, le symptôme absolu de ma pathologie du quotidien. Chaque matin, après avoir dilapidé à longues lampées d’heures perdues le temps qui m’est dévolu avant de me rendre à mon travail, je me retrouve devant ma porte, les pieds dans mes souliers, en ayant la conscience aiguë que je n’ai plus à disposition les secondes nécessaires pour lacer mes chaussures. J’essaie en quelque sorte de résorber le temps perdu dans l’espace du lacet. Je me précipite ainsi délacé vers mon véhicule, espérant qu’un feu rouge m’accorde le répit forcé qui me permettra de faire mes nœuds, hélas, j’arrive souvent à mon lieu de labeur flottant dans mes pompes. J’ai bien sûr tenté de m’expliquer une telle incapacité à me lacer avant d’affronter le monde, et je me suis reconnu dans deux situations qui m’ont toujours hanté. D’abord, la capitulation de Phèdre, sortie de force des méandres des ténèbres pour affronter la lumière, la chevelure composée comme par une force injuste et nuisible qui noue ses cheveux comme on lacèrerait sa liberté d’être elle-même, d’être mauvaise, de se soustraire aux liens sociaux :
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
Et cette scène du monstre ridiculisé, Léviathan qu’on ne peut capturer à l’hameçon et au lacet, mais dont Dieu se joue comme d’un jouet (Job, Psaumes):
Prendras-tu le léviathan à l'hameçon? Saisiras-tu sa langue avec un lacet ?
Voici la grande et vaste mer:
Là se meuvent sans nombre
Des animaux petits et grands;
Là se promènent les navires,
Et ce léviathan que tu as formé pour t’en jouer dans les flots.
Dans ma première publication, je réfléchissais sur ce Léviathan dérisoire, et j’y reconnaissais déjà cette puissance supérieure qui nous aime rebelles pour mieux s’amuser de nos gesticulations. Je la dévisage désormais tous les jours quand je me penche sur mes souliers, et je sais que lorsque je capitule enfin pour y serrer un nœud, c’est une divinité narquoise qui habite mes doigts.
mardi, 21. avril 2009
L'ambition des modestes
Avant de raccrocher, à l’instant, elle m’a demandé de me mettre à genoux. Ce dont elle ne se rend pas compte, c’est que même mes succès portent sa marque : je les ai accomplis sans orgueil, sans y croire, sans illusion sur leur valeur. Juste pour me donner les moyens d’emmerder un monde que je n’aime pas, et de réduire sa capacité à m’emmerder.
Pourtant, quand le carton de livres portant mon nom, était arrivé, au printemps passé, elle m’avait téléphoné : « Tu as reçu un paquet de livres ». Mais sans rien me dire, elle en a soustrait un que j’ai vu sur son lit un soir.
lundi, 13. avril 2009
Quand nous brunchions sur Grande-Allée
C’est l’esprit qui donne forme au monde. J’ai reçu ce matin cette proposition émouvante :
Le cosmos sans toi c’est le néant.
Ce lieu a trouvé son seul sens possible dans cet aveu, qui m’a paru évoquer des morts Hésiode, Pyrrhon, Scève, Nietzsche, Merleau-Ponty, au petit-déjeuner de Grande-Allée.
Il fallait n’être pas là pour que le lieu accédât à son existence. C’est triste, mais c’est beau comme une parure.
vendredi, 10. avril 2009
Cléromancie
Je suis un fervent sectateur du dieu des dés, dont je vénère religieusement l'instant de grâce absolu que constitue le coup de poignet.
Et je laisse au bon blogueur héroïque le soin de ne pas déterminer qui est le dieu du coup de dé.
mardi, 24. mars 2009
Une allure si vagabonde
Montaigne assimilait souvent le fonctionnement de sa pensée au voyage : « c'est une épineuse entreprise, et plus qu'il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de nôtre esprit; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes; de choisir et arrêter tant de menus de ses agitations » (II, 6).
Mon esprit, en rien comparable, a toujours gravement vagabondé, à tel point que je n’ai pu le suivre, le rattraper, et le contraindre que dans des situations de vagabondage grave. Il fallait que je me transporte pour arrêter ses transports, que je fuie pour absorber ses fuites et lui offrir, pour l’anesthésier, une métaphore violente de son tourment. J’ai ainsi produit essentiellement dans des lieux de transit : gares, aéroports, trains, avions, tramways, bateaux, barques, centres commerciaux, cafés, promenades le long du lac, parkings d’autoroute, longues errances à roulettes la nuit dans les zones industrielles, de lampadaire en lampadaire - j’en tiens une liste. J’ai écrit en roulant sur l’autoroute, en allant à l’Eglise, dans des cabarets infâmes, et même lors de marches à l’armée. Ca fait cher la page, nerveusement surtout. Mais c’est ainsi.
C’est pourquoi, j’ai décidé de terminer demain ce démoniaque torchon que je traîne absurdement depuis six mois : à l’aéroport de Chicago, dans l’avion de l’United, à Dorval, dans l’aérobus et dans les cafés montréalais. J’espère y mettre un point final dans ce Second Cup sans âme de Saint-Denis, où j’avais achevé, lors de ma toute première nuit glaciale, solitaire et erratique dans cette même ville, un commentaire novice sur la douce Marie de France.
jeudi, 19. mars 2009
Réponse
Citation (tronquée)
La vérité doit être cherchée dans le mensonge et c'est le menteur qui la dit.
samedi, 14. mars 2009
Comment le dire ? (1)
Son espace est divisé entre le public et le privé. La première fois que je suis rentré, elle a disparu quelque temps derrière la porte qui en constitue la démarcation sacrée. J’ai aimé n’être alors qu’un ami de passage, un profane qui ne pénètre pas plus loin. Elle m’a offert un petit verre d’alcool – « je te corromps » - que j’ai voulu prendre sous le clocher, qui s’érige, en écho du jet d’eau voisin, dans l’angle sud de son appartement. Je le regardais sans cesse, sans y croire. Je me suis couché sur le plancher, les yeux levés vers cette trouée mystique dans le plafond. Elle s’est mise à mes côtés et nous avons mordu dans la nuit en parlant de tout. Quand je m’étendais de tout mon long sur le dos, les mains derrière la tête, une fois : « si tu te mets comme ça, je vais te sauter dessus » - nous étions grisés. Elle croyait que nos vies se reflétaient comme dans un miroir ; elle se trompait, bien entendu, mais elle m’a quand même sauté dessus après minuit, timidement, presque furtivement, avant de me laisser partir sans que je puisse voir ce qu’il y a derrière la mystérieuse porte.
mardi, 10. mars 2009
J'ai perdu mon nom dans la lessive
(Extrait d’un exorcisme à Loudun, 10 mai 1634)
Interrogé : Quis es tu, mendax, pater mendacii ? Quod est nomen tuum ? [le démon] a dit, après un long silence : « J’ai oublié mon nom. Je ne puis le trouver … »
Et commandé encore de dire son nom, a dit : « J’ai perdu mon nom dans la lessive »
(cité par M. de Certeau, Possession de Loudun, Gallimard/Julliard, 1980, p. 68)
dimanche, 8. mars 2009
Bijoux, braguette, bandaison
Il me touche l’épaule, je retire mes écouteurs :
- Your fly ! You could get a ticket for that. It's considered public indecency.
Je remonte ma braguette en riant avec lui; il a travaillé à Zermatt et connaît bien la Suisse qui bande.
Mes bijoux sont au chaud, pas de liquidation prévue à court terme.
mardi, 24. février 2009
Le peintre ivrogne
Quand j’étais petit, un monsieur m’effrayait particulièrement. C’était un artiste-peintre carougeois, que je crois n’avoir jamais vu dans un état autre que l’ivresse avancée. Il était formidable, il me faisait penser à la version démoniaque d’un tableau de 1890, « Retour du bûcheron » de Frédéric Rouge, dont nous avons une reproduction dans le salon familial. Petit, je voyais toujours l’un et l’autre en une contreplongée spectaculaire qui me figeait. Ils me faisaient sentir plus petit que petit. Je le voyais souvent de loin dans les rues du Vieux-Carouge, il avait une grosse constitution, que l’alcool faisait chalouper, et moi je changeais de trottoir. Il a toujours eu la même barbe, grise, sale, anarchique – je crois qu’il l’était, d’ailleurs, anar, sale, et, bien entendu, toujours, gris ; et une sorte de béret de marin.
Je me souviens d’un après-midi, à la rue Roi Victor-Amé, je trottinais pour aller aux Pervenches, mon école. Soudain, j’entends sa grosse voix qui me crie « Hé petit, arrête, ne va pas à l’école ! ». Je n’osais pas courir, mais je continuais de progresser vers cette institution si scandaleuse. Il s’est alors dressé comme un titan titubant, il a ôté sa chaussure qu’il a brandie haut dans le ciel en hurlant : « ne va pas à l’école, petit con ! ». Je me suis mis à courir et j’entendais sa voix vibrer encore au loin.
Récemment, je me promenais avec l’Archange, ou la Silhouette, j’ai oublié, à qui je faisais clandestinement découvrir la ville de mon enfance. Nous arrivions des tours et longions la place de Sardaigne, où quelques bancs profitent du dôme paisible des marronniers. Comme à l’accoutumée, je l’ai vu de loin, mais cette fois-ci il était assis et semblait compter fleurette à une dame élégante d’un âge avancé. Je pensai : « c’est vrai, il doit être poète, aussi », tout en croquant à ma compagne le personnage. Il nous a aussi regardé venir de loin, et comme je passais devant lui, il a fait un geste de la main, m’a fixé intensément avec des yeux brouillés, en détachant ces mots : « Je vous trouve beau ». Je l’ai remercié et j’ai partagé courtoisement le compliment avec la Silhange. Mais intérieurement, je l’ai gardé pour moi comme le mot plus authentique que je n’aie jamais reçu. J’ai continué joyeux en direction de la place du Temple, en goûtant l’atmosphère humide d’un soir d’été et en prolongeant le sentiment qu’une parcelle d’identité se nouait ici, dans une vaste rotation d’un temps retrouvé.
La prochaine fois, je veux parler avec toi, à l’autre bout de nos vies, que tu as passée, toi, à boire et à tituber, moi, à fuir, et nous, à nous rencontrer fortuitement dans les mêmes rues. S’il le faut, je me beurrerai.
jeudi, 19. février 2009
Rire et pisse
J'ai pensé que c'était une statistique très improbable.
Il faut dire que je riais aussi, je venais de penser à la phrase de Léon Bloy sur Guy de Maupassant: "Sa parfaite stupidité de jouisseur est manifestée par des yeux de chien qui pisse"
samedi, 7. février 2009
Perte
J’ai longtemps rêvé de perte avant d’avoir rien possédé. Des pertes lancinantes, douloureuses, qui traduisaient l’espoir de posséder, et la conscience qu’on ne sait vraiment ce qu’on a qu’au moment où on le perd.


