vendredi 27 juillet 2007

Enfin du lucre


Mercure, dieu des voleurs, sera fier de moi. Une récente vérité partielle devrait me gagner un bon millier de dollars. Mes vérités partielles m’ont toujours fait perdre beaucoup, probablement des centaines de milliers si on additionne. Ce qui rend mes mensonges franchement nobles, limite philanthropiques (il y a des limites à ne pas franchir). L’organisme commercial que je floue (Mercure est aussi dieu du commerce, on s’arrangera à l’amiable) ayant dernièrement facturé un pot de départ sans chichi plus de 300 000, je tiens là en parfaite hypocrisie une très haute justification morale.

Mercure est représenté dans l'iconographie une bourse à la main. Excusez mon immodestie à vous présenter ce document à titre de preuve : tout petit, j’hésitais déjà entre Mercure et Hercule. J’aurais pu m’appeler Mercule ou Hermaklès.

mercredi 18 juillet 2007

Omnis homo mendax

« Ce qu'on désire chez quelqu'un, c'est la fidélité ;

mieux vaut un pauvre qu'un menteur. » (Proverbes 19, 22)

« Le trompeur n'habitera pas dans ma maison.

Le menteur ne subsistera pas en ma présence. » (Psaume 101, 7)

« tout homme est menteur » (Psaume 116, 11)

« que Dieu soit vrai et tout être humain menteur, ainsi qu'il est écrit » (Romains 3 :4)

J’aime l’énoncé « tout homme est menteur », auquel j'ai toujours souscrit (oui, je sais, j’ai coupé ce qui précède, mais Paul, Augustin et les autres l’ont fait aussi).

J’aime aussi le raisonnement de Paul : si Dieu est Dieu de vérité, tout homme est nécessairement menteur. On pourrait dire aussi : comme Dieu n’est pas, tout homme est menteur et ne l’est pas.

mardi 17 juillet 2007

Pain turquoise


Mes différentes vies m’ont soufflé loin de mon port d’attache, ma ville, ma vie lorsqu’elle gardait encore quelque cohérence. Le retour à mon lieu d’origine est toujours émouvant et instructif. C’est un grand principe cognitif qu’il faut savoir se distancier, s’objectiver, pour apprendre quelque chose de nouveau sur soi.

Regardez-moi maintenant. Je suis dans un de mes lieux familiers, où j’avais pris l’habitude d’échouer dans l’après-midi pour une ou deux heures d’inefficace travail, en m’adonnant au café. Cet homme en face, au t-shirt bleu turquoise et à l’apparence d’un malade du sida, je le connais. J’essaie, alors que j’écris, de me rappeler qui il est, où je le croisais. Certainement pas ici, probablement à l’université. Son visage est doux, et reflète le riche monde intérieur du solitaire. Il n’est pas avec nous, son regard a la fixité du « regard perdu ». Cette femme, un peu sur la droite, c’est un autre cas. Elle, elle appartient à ce lieu, c’est une vraie écumeuse des restaurants de centres commerciaux. Elle est arrivée, elle a longuement humé les places avant de choisir sa table, alors même que la salle est presque vide. Ce qu’il y a de spectaculaire, c’est qu’elle est seule. D’habitude, elle furète et s’assied, avec son air perpétuellement revêche et son mari arrive quelques secondes plus tard, portant le plateau, l’air servile, mais bon comme le pain. Je l’ai toujours aimé, lui. L’homme bleu turquoise est parti. Mais revenons à l’homme bon comme le pain. La première fois que je l’ai vu … pardon, un instant : l’homme turquoise est revenu, il a pris un café et me tourne un peu le dos à présent. On sent que son temps intérieur n’est pas en phase avec notre temps à nous. La première fois que je l’ai vu (le bon pain) suivant son dragon domestique, j’ai su que j’avais raison sur son compte. Car on se connaissait depuis plusieurs années, et je m’étais identifié à lui. J’étais un garçon. On s’est retrouvé quelques fois devant le magasin de télévision d’une petite rue qui donne sur le lac, en face du collège de Candolle. On venait voir un match de foot, on restait ainsi pendant 1 heure 30, côte à côte, sans rien se dire, séparés par quelques pas que nous allions faire l’un et l’autre à la mi-temps. Moi, parce que je n’avais pas la télévision à la maison et qu’on m’aurait interdit de voir ce match, et lui, imaginais-je, parce qu’il n’avait pas de télévision ou parce que sa femme imposait son programme. J’avais vu juste, il était brimé. L’homme bleu est parti, je ne l’ai pas vu partir, je suis un peu déçu. La femme aussi. Aujourd’hui, pour la première fois, je l’ai vue seule. Elle n’avait pas son mari à envoyer chercher le journal ou le verre d’eau, à qui parler rudement. Elle avait toujours l’air bourge et lui d’un clodo un peu voûté. Est-il mort ? Je me raccroche à ce coup de téléphone qu’elle a reçu et à ces mots : « je t’attends en bas ». Je pense qu’il a profité d’aller voir le Tour de France au magasin de télévision à deux pas d’ici. Ah, je me souviens d’un de ces rêves naïfs que je faisais quand j’étais gamin. J’avais un petit appartement avec une belle télévision, et je l’invitais à venir voir le match dans un bon fauteuil. Parce que franchement, voir un match dans la rue, c’est fatiguant, et de plus c’est un peu honteux, presque péripatétique.

Mercurius-Tseu II

Tout bon menteur, sachant bien lire l’âme humaine, aspire au vrai le plus profond.

vendredi 13 juillet 2007

Lilith et Gland

Vous devriez fréquenter la nuit plus souvent. C’est un révélateur sacré de mille distorsions qui affectent la sainte normalité. Le jour, elles sont brouillées ou étouffées, mais lorsque tombe l’ample jupe nocturne, elle nous dévoile ses dessous. Je la fréquente assidûment, et mon plaisir y prend ses cures de jouvence. La scène est vaste, l’œil va loin sans obstacle, les rencontres semblent surgir de nulle part.

Prenons ces deux dernières nuits. Hier, c’était 4 heures passées, je sortais d’un immeuble peu recommandé et notais mentalement ce type accroupi à quelques pas de l’entrée. Une perpendiculaire et une parallèle plus loin, je marchais à pas pressés sans remarquer qu’il me courait après en masquant le bruit de ses pas. Quelque chose m’a alerté néanmoins, je me retourne et lui fais face. Il me baratine dans un anglais sentant le portugais ; je dis non à sa demande (je ne me souviens plus quel en était le prétexte) et il commence sa danse : tu joues au foot ? – en faisant mine d’accomplir quelques contacts rugueux.1998, Paris, Sébastopol, Place de la Madeleine ! On m’a déjà fait le coup deux fois, c’est mon porte-monnaie qui est visé, le contact au niveau des jambes devant détourner l’attention de la main qui tire mes francs suisses. Je le renvoie à ses études.

Cette nuit. Je reprenais vers 3 heures 15 mon chemin de pénitence, si souvent foulé, dont je connais les stations intimement : Morges-Allaman-Gland… D’habitude j’anticipe chaque courbe. Mais là, un vrai blanc, 2-3 minutes de ma vie qui m’ont totalement échappé. Je me retrouve à l’embranchement de Lausanne-sud et Lausanne-nord alors que je me croyais bien avant la sortie vers Renens. Mon dernier instant de conscience me voyait sur un tronçon droit à trois voies, et je me réveille dans ce coude étroit, un rien angoissé, à tenter de comprendre. Je m’étais dérobé à moi-même, et ce moi délaissé avait continué à conduire. Je lui en suis reconnaissant, mais je ne lui fais pas totalement confiance.

Une demi-minute plus tard, visiblement encore peu en phase, je me retrouve à faire une manœuvre un peu cavalière ; je dépasse en dernier recours un compagnon d’autoroute en entamant méchamment les lignes de rabattement sur la gauche. Comme une autre voiture occupe la voie de droite, je pousse encore les gaz pour me rabattre. L’autre accélère. J’en remets une couche, il accélère encore. Il m’a nargué sur 40 kilomètres, m’empêchant de le dépasser, me dépassant pour ralentir devant moi, me provoquant. J’ai profité qu’un camion le ralentissait pour déboîter brusquement et fouetter mon mulet jusqu’à sa hauteur. Je le regarde en riant et projetant la lumière bleuâtre de mon téléphone contre mon rictus. Je le confesse honteusement : j’avais pris son numéro d’immatriculation et ai hésité à appeler les forces de l’ordre. Mais je ne dénonce jamais : c’est un principe. Après tout, grâce à lui, j’ai échappé à une pénitence.

Une petite heure s’était écoulée, je sillonnais les petites rues derrière ma maison d’édition. Le souvenir du caractère fantomatique de mon manuscrit m’avait saisi et j’eus droit à la décharge électrique si caractéristique qui accompagne les choses occultées lorsqu’elles se rappellent violemment à vous. J’ai d’abord vu de loin une lumière bleue acide, puis deux. J’ai cru aux sirènes des forces de l’ordre, je me suis rapproché, une haute structure métallique déployée se dressait soudainement au centre de la fourche qui fait face audit éditeur. Un camion, une grue. Que fait-il là ? Quand je serai revenu une poignée de minutes plus tard, après la femme en noir, il se sera évanoui. Je me demande encore comme ça a pu disparaître si vite, si silencieusement.

On était maintenant à l’agonie de la nuit, avant même Aurore aux doigts de rose, dans les dernières caresses encore chaleureuses des ténèbres. On sentait que l’obscur faiblissait et qu’il fallait faire vite si on voulait encore pouvoir faire quelque chose. Elle se tapissait contre la masse noire d’un haut véhicule et surgit au moment où je passais. Elle avait un long habit noir, un chapeau de sorcière, des cheveux gris et un visage blanc phosphorescent. Le temps s’est ralenti comme sa tête et ma tête pivotaient autour de l’axe de nos yeux fascinés. Elle m’avait fait un signe, j’avais vu dans ses yeux des injonctions et des menaces, comme une Lilith ou les spectres hâves de femmes mortes qui viennent hanter les passages les plus périlleux des routes de montagne. Ce fut la dernière apparition de ma nuit, la plus réconfortante, car j’ai pu croire que la nuit ménagera toujours le retour des mythes même les plus enfouis.

lundi 2 juillet 2007

Mercurius-Tseu 1

Ne jamais sous-estimer la volonté qu'ont les autres de vous croire.