En ce jour de la Nativité, retenons cette grande leçon : nous naissons tous pour mourir. Amen, mais le moins vite possible.
Dans la tonalité du texte précédent, j’aimerais vous dire que hier fut à nouveau marqué par la mort.
D’abord, je me suis rappelé l’autre histoire concernant ma voisine qui vit un mort. L’an passé, elle sortait pour promener son chien dans un coin de campagne ponctué par un petit lac. Il faisait brumeux, lorsqu’une femme affolée se précipite vers elle : « mon chien se noyait, mon mari a sauté dans l’eau pour le secourir, je ne l’ai pas vu remonter ». Elle court alerter des secours. Quand elle est revenue, il y avait un attroupement. Elle n’a jamais su si le mari avait refait surface, et rien n’a paru dans les journaux.
Ensuite, ma mère m’apprend que sa sœur est morte. C’était l’aînée des six filles, mais j’ai bien peur qu’elle n'ait ouvert la porte à une suite rapprochée de départs. Etrangement, ma mère n’a rien manifesté, ça m’a beaucoup perturbé. Comme si, à cette époque de la vie, c’était avant tout chacun pour soi devant le grand événement.
Enfin, j’ai vu l’Aveugle, qui m’a raconté que la meilleure amie de sa sœur vient de se faire égorger sauvagement. J’avais bien vu cela en manchette dans la journée.
Mais la journée s’est terminée sur le délicat parfum d’un bonheur fragile. L’amour que nous enterrâmes l’an passé est bien vivant. Nous l'avons enterré bien chaud, il tiendra encore longtemps.
Le matin, encore une fois, une année après, je conduisais une femme à l’aéroport. Encore la séparation, encore des cœurs angoissés, encore des corps amaigris. Le rituel insupportable du café qui envenime l’estomac, tellement c’est dur, l’impatience d’abréger les supplices et une révolte insensée contre cette vie qui nous revêt toujours d’oripeaux de deuils.
L’après-midi
L’après-midi, ma nouvelle voisine, qui vient de déménager dans le bureau maudit - celui de l’Aveugle qui démissionna deux fois -frappe à ma porte, la referme hâtivement et me dit, les larmes aux yeux : « je viens de voir un mort ». Le pauvre type, ivre mort, s’était étouffé, la tête plongée dans la neige. Elle l’avait relevé, pris son pouls, il était encore chaud. Elle avait pensé à son mec, qu’elle avait dû jeter, et qui se soûlait à mort parfois. Elle pensait que ça aurait pu être lui, et qu’elle en était responsable. Je lui ai dit que non, mais je sais trop bien qu’on est toujours responsable du malheur qui touche nos proches.
Le soir.
Le soir, pour la première fois de ma vie, j’ai oublié d’aller au foot. C’était ma seule chance de consolation aujourd’hui.
Ca fait un bon moment que j'ai arrêté de lire mes extraits de textes scolastiques, mes chansons m’ont ravi loin d’eux. Je suis allé chercher un bonnet pour l'enfiler par-dessus le casque. Je peux entendre plus fort, m'isoler totalement; ces mélodies sont pernicieuses, elles paralysent la volonté et font déborder les pensées mélancoliques. L'âme commence à sécréter de la bile noire après quelques temps ; c'est une humeur persistance, essentielle. Tout fait mal, parce qu'elle révèle le monde tel qu'il est, ontologiquement tragique. Tragique parce que c'est un monde de la perte, de la fugacité, de la labilité, bref de la mort. […] On ne descend jamais dans le même fleuve, disait Héraclite. On ne peut pas se donner l'illusion de remonter le fleuve et retrouver les mêmes ondes, y nager comme dans le temps d'antan. Quand le tempérament s'affaisse, je fais parfois comme les saumons, je remonte aux sources, je vais retrouver des parcelles de mon passé. Une photo d'un endroit, un nom, un camarade, un sentiment religieux. Mais évidemment, il n'y a plus rien de tout cela, le passé est une place désertée, quand on veut le revivre dans le présent. Che Guevara est mort, seules les chansons en gardent une trace, lancinante, douloureuse. Seules les mélodies font vivre durablement ce qui n'est plus. J'avais passé, à 19 ans, un mois enchanteur en Angleterre. Un petit village, Burgess Hill, on vivait en communauté, pleins de ferveur, plein d'espoir, on avait beaucoup chanté, beaucoup ri. C'était la première fois, je crois, que j'avais tenu si durablement la main d'une fille, une Allemande, des émois amoureux d'été - bien camouflés. J'y suis retourné quatre ans plus tard, évidemment, c'était comme débarquer dans le village le jour d'un enterrement. Les rues s'étaient délabrées, la gaité avait cédé la place à la morosité, l'espoir aux regrets. J'avais pensé retrouver les mêmes eaux, quelle folie ! Il fallait y rechercher quelque chose de nouveau. Il y a deux tristesses en fait, dont on ne sait laquelle est plus lourde. Ou de constater que le passé ne reviendra pas, ou de contempler ces individus qui sont restés figés dans le temps. Revenir et voir que certains n'ont pas changé, n'ont rien changé, se sont agrippés aux rives alors que l'eau a coulé sous les ponts. C'est une pitié terrible de les voir, ils ont vieilli doublement, parce qu'ils n'ont pas pris le courant, ou plutôt ils ont vieilli déjà morts. C'est l'impression que j'ai souvent en revenant chez moi, une poignée de fidèles qui ont vieilli sans bouger d'un pouce, ou si peu, le contraste est chaque année plus fort, ça me fait de la peine. Il faut être capable de suivre le monde, mais un peu décalé, sinon on n'existe pas, on ne fait que suivre. Le sentiment d'exister viendra de l'impression qu'on vit intérieurement à une vitesse différente que celle du monde. Il faut sentir le rythme des choses suffisamment pour exister, mais différemment, dans un faux-rythme, pour être capable d'inventer un monde qui ne soit pas cette triste chose qui tourne absurdement et broie les gens. Si on n'arrive pas à être autre, on n'est rien. Peut-être le mélancolique a-t-il compris qu'il y a une beauté puissante etrégénératrice à être triste comme le saule. Que la longue prostration est la seule façon de dilater l'instant, de lui donner parfois la grâce de l'immobilité, de l'équilibre. Mon père est mort, en ce moment il n'est rien, personne ne pense à lui certainement. Je crois qu'on l'a admiré, qu'il était un repère pour bien des gens. Quand il prêchait, parfois, des dizaines de personnes tombaient à terre, paraît-il; il pouvait faire rire une salle ou la faire trembler, il avait une éloquence puissante qu'on ne percevait jamais en famille, tant il était taciturne, presque évanescent. J'ai regardé sur google, la mémoire présente du monde, rien ne prouve qu'il a existé, personne n'a inscrit son nom sur la grande toile. C'est injuste, mais c'est logique, nous avons tous dû continuer à vivre, même si c'était une idée absurde au début. Mais beaucoup de choses sont absurdes, n'est-ce pas ? Comme ce long discours, comme la peine qu'on se donne pour travailler pour pas grand chose. Comme la joie et la tristesse, pourquoi l'une, pourquoi l'autre ? C'est fascinant l'humain. Demain on se lèvera quand même, on sera heureux, plus ou moins, on n'y pensera plus, je trouverai ridicule ce que j'ai écrit. Tu liras mes pensées nocturnes quand le soleil sera levé, tu ne pourras pas comprendre, ce ne sera plus la même chose. Je ne devrais pas t'envoyer ce message, il faut croire que le cours de mes élucubrations traversait un lit bien boueux, il s'est chargé d'un limon bien obscur, il suffit de le laisser courir un peu, il se purifiera de lui-même, tu pourras même te pencher dessus, tremper une boucle, y déposer un sourire et tes yeux bleus, et je te jure, je serai heureux en abondance.
Demain, Julio choisira onze photos et les placera dans son dispositif préféré, un 4-3-1-2 très offensif. Il criera "Vamos, cabrones", et les élus iront se placer sur le terrain.
C'est la finale !
Rien n'est officiel, les places sont chères, mais j'ai confiance. Je jouerai, demain, je jouerai demi-gauche.
J'ai pété le feu en play-offs. Deux buts en huitièmes, un en quarts, un en demies; deux du gauche, un du droit, un de la tête.
Je ne le cache pas, j'en suis très fier. Je me repasse les buts dans ma tête toute la semaine, chacun d'eux est une grâce, car un jour, tempus fugit, je ne serai plus à même de rivaliser avec ces jeunes qui ont vingt, trente ans. Ce jour-là sera triste, il faudra penser sérieusement à la mort.
Ce matin, comme nous marchions, avec le Marquis, nos pas ont croisé une jolie fille, une femme aux yeux de loup.
Elle avait un beau corps, un beau visage, et, étrangement incrustés, non pas les miroirs de l'âme, mais deux yeux d'argent vif, jetant une lueur violente.
Quelque chose d'inattingible, d'insoutenable, et qui tue.
J'ai pensé à ce vieux texte que j'avais lu, où la sorcière, qu'on avait fini par brûler, avait cette même beauté, la beauté du diable.
Je donnerais chair pour l'embrasser à m'en faire éclater les yeux.
En ce moment même, je suis requis par une noble amitié pour surveiller. Je suis bien là, devant ces dizaines de paires d’yeux, mais il est hors de question que je surveille quoi que ce soit. Trichez tant que vous voulez, mes braves, jetez des œillades à droite, à gauche, pompez, pompez, moi je mate les filles, je surprends les hauts-de-cuisses, je souris à cette grande plante épanouie, j’écris à Mel et à la confrérie des menteurs.
- « Je ne sais pas quoi dire, je ne sais pas quoi dire », et il est parti en esquissant une sorte de salut militaire dérisoire. Ses yeux roulaient, roulaient.
- « Comme dans les films, comme dans les romans », me suis-je dit.
Quand je le lui ai annoncé la nouvelle, il a vacillé, il a saisi une chaise, il s’est rassis brutalement.
- « Elle a démissionné »
- « Et madame ? »
Nous avons discuté presque deux heures, du cœur, de grâce, du Moi qui ne consiste que dans la pensée, de la vérole qui défigure, des charismes qui rendent muet et aveugle.
Voici deux vues de ma mansarde et de ma table de « travail », pour faire écho à celle, roulante, d’Eric. J’ai plusieurs bureaux, hélas, je livre donc celui dans lequel j’ai grandi, un antre plus qu’autre chose, qui m’attend toujours malgré mes longues infidélités. Une version assez récente et une version un peu plus ancienne - je n’y suis pas en ce moment. Et une version « habitée », mais que je laisse ici seulement quelques heures …
Je reçois un Marquis. Oui, un vrai, d’extraction. Je lui offre mon toit, un lit. Il est frêle, un peu fantomatique, il arrive presque sur la pointe des pieds, ferme la lumière avant que le soleil ne se couche, se lève quand tout est encore sombre. Quand je me réveille, il s’est déjà esquivé, et je n’ai rien entendu. Mais au petit matin, pendant que je dors, il bourre vigoureusement Pasithée. Et alors qu’elle vient, il lui serre la gorge brutalement, avant qu’elle ne crie. C’est ainsi qu’il l’aime. Je retrouve ma Pasithée gisante, étouffée, comme seul vestige du passage irréel d’un marquis chez moi.