Le poète de la Légende des siècles avait raison, l’Arve est fauve, mais, comme la photo le prouve, Dieu la voit bleu azur. Son trop grand amour doit l’induire en erreur sur notre compte.
Et Pétrarque disait :
di quei sospiri ond'io nudriva 'l core
in sul mio primo giovenile errore
Je vais donc vous raconter une errance amoureuse avec une fille aux yeux bleus et aux cheveux d’or, dans une boucle de l’Arve.
Cela se passait exactement ici, au lieu dit « Le Bout-du-Monde », si propice, en cette chaude soirée d’été, à assouvir mes inclinations pour le sentimentalisme et l’érotisme topographiques.

Nous sortions, l’Archange et moi, d’un film idiot et gai projeté en plein air dans le formidable écrin du Lac Léman. Une jeune cohue, des yeux rieurs, les phares coruscants dans la nuit, les cris allègres qui déchirent la moiteur de l’été, tout cela avait fait sourdre en nous des envies tenaces. Nous cherchions un lieu, ici, maintenant. Nous avons frôlé, avides et gênés, les buissons du parc La Grange, encore trop fréquentés à la minuit. Je l’ai finalement entraînée dans le lieu qui, dans ma tête, attendait depuis toujours ce moment, je l’ai conduite au Bout-du-Monde.
Nous avons erré en quête d’une cachette. La nuit était favorable : enveloppante et parsemée d’étoiles, l’air était faste : doux, caressant. Le méandre de l’Arve, serti de falaises (D), adoubait d’onde maternelle ce rempart rupestre. On sentait l’herbe, la terre, l’eau proche. Des bruits épars brassaient l’air. Au loin, le vieux Salève suivait d’un œil goguenard nos pas fouineurs.
Je marchais sur les traces de mes rêves passés, dont il ne manquait que celui d’aujourd’hui. L’odeur du gazon était la même, la puissance du désir, l’élan, l’attraction irrésistible vers le but, l’extase. Les chemins ne sont jamais les mêmes, pourtant. Nous le parsemions cette fois-ci d’un peu de tâtonnements, d’indécision, de timidité.
Elle ne s’est jamais rendu compte que j’avais couru comme un fol ici. Quelle exaltation me prenait quand je caressais les ondulations de la plaine en prenant en pleine face ses odeurs limoneuses. Je lui ai raconté modestement qu’ici (B), j’avais marqué le but décisif d’une finale universitaire, d’un dribble chaloupé et d’une patate en pleine lucarne. Elle n’a pas compris que ce jour-là j’avais été Dieu, un dieu ému.
Nous avons traversé la pleine turque (A), où je jouais encore deux fois la semaine avec les bouillants mâles de la subméditerranéenne. J’ai souri en sentant encore dans mes muscles les courbatures de la veille.
Nous avons fini sous le dôme de quelques arbres (C), alors que nous entendions encore par intermittence les voix de jeunes gens assis en cercle (E). Elle s’est couchée, a ri un peu et s’est ouverte à moi.
Un sentiment de complétude m’a envahi quand le Bout-du-Monde a pénétré lentement, comme dans un cataclysme, l’Origine du Monde et que, tellurique en va, cosmique en vient, je fixais émerveillé ses yeux bleus et ses boucles d’or.


