Vous devriez fréquenter la nuit plus souvent. C’est un révélateur sacré de mille distorsions qui affectent la sainte normalité. Le jour, elles sont brouillées ou étouffées, mais lorsque tombe l’ample jupe nocturne, elle nous dévoile ses dessous. Je la fréquente assidûment, et mon plaisir y prend ses cures de jouvence. La scène est vaste, l’œil va loin sans obstacle, les rencontres semblent surgir de nulle part.
Prenons ces deux dernières nuits. Hier, c’était 4 heures passées, je sortais d’un immeuble peu recommandé et notais mentalement ce type accroupi à quelques pas de l’entrée. Une perpendiculaire et une parallèle plus loin, je marchais à pas pressés sans remarquer qu’il me courait après en masquant le bruit de ses pas. Quelque chose m’a alerté néanmoins, je me retourne et lui fais face. Il me baratine dans un anglais sentant le portugais ; je dis non à sa demande (je ne me souviens plus quel en était le prétexte) et il commence sa danse : tu joues au foot ? – en faisant mine d’accomplir quelques contacts rugueux.1998, Paris, Sébastopol, Place de la Madeleine ! On m’a déjà fait le coup deux fois, c’est mon porte-monnaie qui est visé, le contact au niveau des jambes devant détourner l’attention de la main qui tire mes francs suisses. Je le renvoie à ses études.
Cette nuit. Je reprenais vers 3 heures 15 mon chemin de pénitence, si souvent foulé, dont je connais les stations intimement : Morges-Allaman-Gland… D’habitude j’anticipe chaque courbe. Mais là, un vrai blanc, 2-3 minutes de ma vie qui m’ont totalement échappé. Je me retrouve à l’embranchement de Lausanne-sud et Lausanne-nord alors que je me croyais bien avant la sortie vers Renens. Mon dernier instant de conscience me voyait sur un tronçon droit à trois voies, et je me réveille dans ce coude étroit, un rien angoissé, à tenter de comprendre. Je m’étais dérobé à moi-même, et ce moi délaissé avait continué à conduire. Je lui en suis reconnaissant, mais je ne lui fais pas totalement confiance.
Une demi-minute plus tard, visiblement encore peu en phase, je me retrouve à faire une manœuvre un peu cavalière ; je dépasse en dernier recours un compagnon d’autoroute en entamant méchamment les lignes de rabattement sur la gauche. Comme une autre voiture occupe la voie de droite, je pousse encore les gaz pour me rabattre. L’autre accélère. J’en remets une couche, il accélère encore. Il m’a nargué sur 40 kilomètres, m’empêchant de le dépasser, me dépassant pour ralentir devant moi, me provoquant. J’ai profité qu’un camion le ralentissait pour déboîter brusquement et fouetter mon mulet jusqu’à sa hauteur. Je le regarde en riant et projetant la lumière bleuâtre de mon téléphone contre mon rictus. Je le confesse honteusement : j’avais pris son numéro d’immatriculation et ai hésité à appeler les forces de l’ordre. Mais je ne dénonce jamais : c’est un principe. Après tout, grâce à lui, j’ai échappé à une pénitence.
Une petite heure s’était écoulée, je sillonnais les petites rues derrière ma maison d’édition. Le souvenir du caractère fantomatique de mon manuscrit m’avait saisi et j’eus droit à la décharge électrique si caractéristique qui accompagne les choses occultées lorsqu’elles se rappellent violemment à vous. J’ai d’abord vu de loin une lumière bleue acide, puis deux. J’ai cru aux sirènes des forces de l’ordre, je me suis rapproché, une haute structure métallique déployée se dressait soudainement au centre de la fourche qui fait face audit éditeur. Un camion, une grue. Que fait-il là ? Quand je serai revenu une poignée de minutes plus tard, après la femme en noir, il se sera évanoui. Je me demande encore comme ça a pu disparaître si vite, si silencieusement.
On était maintenant à l’agonie de la nuit, avant même Aurore aux doigts de rose, dans les dernières caresses encore chaleureuses des ténèbres. On sentait que l’obscur faiblissait et qu’il fallait faire vite si on voulait encore pouvoir faire quelque chose. Elle se tapissait contre la masse noire d’un haut véhicule et surgit au moment où je passais. Elle avait un long habit noir, un chapeau de sorcière, des cheveux gris et un visage blanc phosphorescent. Le temps s’est ralenti comme sa tête et ma tête pivotaient autour de l’axe de nos yeux fascinés. Elle m’avait fait un signe, j’avais vu dans ses yeux des injonctions et des menaces, comme une Lilith ou les spectres hâves de femmes mortes qui viennent hanter les passages les plus périlleux des routes de montagne. Ce fut la dernière apparition de ma nuit, la plus réconfortante, car j’ai pu croire que la nuit ménagera toujours le retour des mythes même les plus enfouis.