mardi 6 décembre 2011

Dernier discours

Dans 3 minutes, c'est mon dernier discours. Je parlerai de la fin. Ils ne savent pas que c'est la fin, mais je le leur dirai à  mots voilés. Une vague de tristesse monte en moi. Ils me manqueront, et je ne peux le leur dire que par des mythes et des allégories. J'improviserai, mais je sais que ce sera sublime.

jeudi 10 novembre 2011

Heureux

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

samedi 13 août 2011

Le marché, le cul, la latiniste

Je vais extravaguer un peu au marché de Carouge, il me reste deux samedi matin avant le départ. Cette place représente une forme de bonheur que je me suis interdit, une société heureuse d’individus qui ont un lieu. Je regarde les gens plus que les produits, en parcourant le circuit plusieurs fois ; une femme fait un sudoku sur une table au stand des produits régionaux. Je me dis : « prendre son temps, sans culpabilité ». A la terrasse du café du Marché, je reconnais cette fille qui était dans la classe inférieure à la mienne. Elle faisait du latin avec le vieux Vuillet, je la trouvais si normale que je rêvais de romances paisibles avec elle. Je l’ai revue pour la première fois depuis quelque vingt ans avant-hier, et la voici de nouveau sous mes yeux. Elle a gardé la même coupe, le même air buté de fille appliquée, un peu plus empâtée, les traits plus durs. Je passe trois fois à côté d’elle, à peine distrait par la députée socialiste au Grand Conseil, puis vais écouter ce groupe qui chante du jazz et de la bossa-nova, ils sont tous médiocres, mais égaient les lieux, la chanteuse est fraîche. En redescendant l’allée, je vois ma mère qui furète, ça me pince un peu le cœur, je repars en sens inverse. Un homme vêtu de blanc touche l’épaule d’une femme :

- Madame, vous avez oublié votre sac à main
- Mon Dieu !

Je me pose les fesses sur une borne en pierre sarde ; j’aperçois une nouvelle fois ma mère plus bas, j’aimerais qu’elle soit heureuse, puis un groupe remonte vers la fontaine, une belle femme, grande, visage serein, retenu, seins épanouis et un cul qui vous conte des choses. Je voudrais la suivre, mais le mien reste encastré à ma borne, celle qui surplombe de quinze centimètres la place du marché et qui jouxte ces toilettes hommes aux allures de crypte, qui s’enfoncent sous terre et que je n’ai jamais visitées de ma vie. Je me décide de redescendre par l’ouest sur la rue Vautier et je tombe sur la femme au cul conteur, à trois mètres de ma sage latiniste. Je le suis, le soleil qui transperce sa jupe légère le révèle entièrement, loquace, prolixe, disert, et même, oui, éloquent. Je cause avec lui, drapé dans sa soierie bleu océan, jusqu’au bas de la place, puis je bifurque par décence et vais reprendre la rue Saint-Joseph. A la terrasse du japonais, j’échange un regard avec la rousse qui était venu me demander chez moi si elle pouvait parquer gratuitement sur la rue Vautier, et là, juste à l’angle de Victor-Amé, mon conteur préféré me passe soudain devant. Je taille une dernière bavette inespérée, et m’en retourne, débonnaire, chez moi.

jeudi 12 mai 2011

Café, Mauriac, la Saint-Barthélemy


De retour ! Je me suis réveillé vers trois heures, ce matin, j’ai enfilé des jeans que je ne lave jamais et qui m’attendaient depuis janvier. Après avoir déambulé, j’ai fini, comme l’an passé, dans le café de la gare qui ouvre à six heures. Il y a la même serveuse que l’an passé, un poivrot pose déjà ses coudes devant son verre de blanc, je lis le Sagouin de Mauriac. C’est assez bien écrit, mais ce ton paternaliste qui nous explique ce que « faire chabrot » signifie m’irrite un peu. Un vieux couple, madame exige que son mari lui ramène un pain au sucre - je sais qu’il n’y en a pas, et je guette sa réaction. Une jeune fille demande les toilettes :
- c’est réservé aux clients
- mais j’ai pris un chocolat chaud
- allez-y, c’est là-bas
Trois contrôleurs des CFF parlent des banalités de la vie, puis de la Révocation de l’Edit de Nantes, et de la nuit de la Saint-Barthélemy. Je souris, cela me rend heureux, Ray Charles l’est aussi, qui se démène sur l’écran, qui n’a pas changé. 

mardi 22 mars 2011

NeuchâtelMontréal

Voilà, il y a deux ans je parlais de celui qui ment mais que tout le monde croit, dans mon canton d'origine, Neuchâtel, demain je parle de celle qui dit toujours la vérité mais que personne ne croit, dans ma ville, en quelque sorte, d'adoption, Montréal. 

Il y a plein de points communs entre tout cela, et en particulier c'est que je ne sais toujours pas ce que je vais dire, et que la nuit sera d'enfer.

En outre, je ne sais pas où je dors, où je parle, quand je voyage, et comment repasser mes chemises. 

mercredi 9 février 2011

Prisons

Un beau jeudi.

Enfermé au bureau toute la nuit, à tenter de sortir de mon esprit gémissant en proie aux longs ennuis, à soulever ce couvercle qui m’écrase comme un ciel bas et lourd, et à chasser, derrière des barreaux pluvieux, des chauve-souris opiniâtres et des araignées sans patrie. Heure après heure, sentir, vaincu, sur mon crâne incliné, le drapeau noir. J’ai dormi timidement deux heures sur un fauteuil inclinable, je suis sorti quelques fois, muni d’une tuque équatorienne, par -25°, fumer et courir dans la neige. 

Par un miracle que je ne m’explique pas, je m’en suis sorti, vers les dix heures du matin. Je rentre chez moi dormir une heure, avant d’affronter quelques exercices de paléographie et un ancien miracle, conté par Rutebeuf, où la Vierge sort des griffes de Satan un croyant égaré.

Et le soir, je vais sortir de prison un être que je connais à peine. Il y a une machine dans laquelle on entre l’argent de la caution, qui contient même des indications en créole. J’attends deux heures qu’on me l’amène, honteux, traumatisé, incapable de prononcer un mot. Je lui dis « ça va ? », il me dit « non », et nous allons manger un steak, qu’il ne mangera pas. Je rumine mon match de foot manqué. J’avais envie de lui dire que moi aussi, ce matin, j’étais en prison, mais j’ai laissé tomber. 



mardi 25 janvier 2011

Se faire croquer

Je suis allé croquer une salade à côté, une femme, à dix heures dix, s’est mise à me croquer, discrètement, j’ai fait semblant de rien, puis elle a refermé son calepin et est repartie, je me suis demandé si elle me volait quelque chose, j’ai conclu que non.

lundi 10 janvier 2011

Ca repart fort


Voilà, c’est reparti. Reprendre l’avion, mourir un peu plus.


Je me suis couché à vers 1 heures 30 du matin, j’ai mis le réveil pour 3 heures 30, l’Aveugle vient me chercher à 5 heures 30, l’avion part à 7 heures 30.


J’étais étendu sur le dos, probablement nu, une présence à mes côtés, nous mourrions. Je voyais des petites brèches saignantes dans mon corps, par lesquelles ma vie s’échappait. Je tentais de contenir l’écoulement du sang et de ma vie, en bouchant naïvement avec mes doigts les funestes orifices. Je n’y pouvais pas grand-chose, mais qu’avais-je d’autre à faire en ces lourds moments ? Je veux vivre encore, je ne veux pas quitter ceux que j’aime, je cherche des sursis, une chance de me rattraper, je veux encore, encore, encore.


Et puis soudain une brèche a éclaté, quelque part dans ma jambe, le sang a jaillit à grands flots, j’ai su qu’il n’y avait plus rien à faire, je me sentais partir, horrifié, ma tête tournait et tout devint flou, ouaté, lourd, très lourd. Je partais le premier, je me suis tourné vers la droite, j’ai crié ce que je n’ai pu dire de toute ma vie, « je t’aime », puis : « dis que je les aime à tel, à telle, à ceux de Carouge, à mes frères, à telle, tel, … », une liste que je n’ai pu hélas terminer.


Je me suis réveillé avec des jambes de plomb, effaré. J’ai dit au revoir à ma mère, que je n’ai pas osé embrasser, et que j’ai laissée seule dans la rue noire et déserte, à me voir partir alors que la mort sonne à la porte pour elle, à n’arriver à faire que des gestes dérisoires pour masquer l’angoisse de toutes ces déchirures. J’ai dit au revoir à l’Aveugle, dans le parking de l’aéroport, en serrant ses mains dans les miennes, à vouloir dire « je t’aime », sans réussir, encore une fois.


Je repars comme on met son doigt sur le sang qui pisse.