mardi 24 février 2009

Le peintre ivrogne

Quand j’étais petit, un monsieur m’effrayait particulièrement. C’était un artiste-peintre carougeois, que je crois n’avoir jamais vu dans un état autre que l’ivresse avancée. Il était formidable, il me faisait penser à la version démoniaque d’un tableau de 1890, « Retour du bûcheron » de Frédéric Rouge, dont nous avons une reproduction dans le salon familial. Petit, je voyais toujours l’un et l’autre en une contreplongée spectaculaire qui me figeait. Ils me faisaient sentir plus petit que petit. Je le voyais souvent de loin dans les rues du Vieux-Carouge, il avait une grosse constitution, que l’alcool faisait chalouper, et moi je changeais de trottoir. Il a toujours eu la même barbe, grise, sale, anarchique – je crois qu’il l’était, d’ailleurs, anar, sale, et, bien entendu, toujours, gris ; et une sorte de béret de marin.

Je me souviens d’un après-midi, à la rue Roi Victor-Amé, je trottinais pour aller aux Pervenches, mon école. Soudain, j’entends sa grosse voix qui me crie « Hé petit, arrête, ne va pas à l’école ! ». Je n’osais pas courir, mais je continuais de progresser vers cette institution si scandaleuse. Il s’est alors dressé comme un titan titubant, il a ôté sa chaussure qu’il a brandie haut dans le ciel en hurlant : « ne va pas à l’école, petit con ! ». Je me suis mis à courir et j’entendais sa voix vibrer encore au loin.

Récemment, je me promenais avec l’Archange, ou la Silhouette, j’ai oublié, à qui je faisais clandestinement découvrir la ville de mon enfance. Nous arrivions des tours et longions la place de Sardaigne, où quelques bancs profitent du dôme paisible des marronniers. Comme à l’accoutumée, je l’ai vu de loin, mais cette fois-ci il était assis et semblait compter fleurette à une dame élégante d’un âge avancé. Je pensai : « c’est vrai, il doit être poète, aussi », tout en croquant à ma compagne le personnage. Il nous a aussi regardé venir de loin, et comme je passais devant lui, il a fait un geste de la main, m’a fixé intensément avec des yeux brouillés, en détachant ces mots : « Je vous trouve beau ». Je l’ai remercié et j’ai partagé courtoisement le compliment avec la Silhange. Mais intérieurement, je l’ai gardé pour moi comme le mot plus authentique que je n’aie jamais reçu. J’ai continué joyeux en direction de la place du Temple, en goûtant l’atmosphère humide d’un soir d’été et en prolongeant le sentiment qu’une parcelle d’identité se nouait ici, dans une vaste rotation d’un temps retrouvé.

La prochaine fois, je veux parler avec toi, à l’autre bout de nos vies, que tu as passée, toi, à boire et à tituber, moi, à fuir, et nous, à nous rencontrer fortuitement dans les mêmes rues. S’il le faut, je me beurrerai.

Rouge