jeudi 23 août 2007
EWR
Que faisais-je dans cet hôtel décharné, sans âme et sans histoire, situé nulle part entre la piste new yorkaise et l’autoroute, dont j’avais obscurci les fenêtres avant même de regarder la vue ? Journée tendue, il avait fallu inventer un voyage différent de celui que je faisais. Seule la dernière partie laissait coïncider la réalité avec ma fiction. L’équation est un peu compliquée : M1 connaît mon itinéraire réel, M2 le connaît aussi, mais pas dans les détails, M3 me croit arrivé depuis bientôt une semaine là où je me rends aujourd’hui, M4 pense que je suis encore là d’où je suis parti il y a bientôt une semaine. Je devais réconcilier, enfin, M 1 à 4 en me trouvant le soir même à B***, où M4 venait me chercher, me invitus, à l’aéroport. Mais tout s’est grippé, la tempête sur New York et des retards en cascade me font manquer mon vol, sans espoir de rejoindre B*** le soir même. Or, M4, qui m’attend, me croit parti de C***, et non de Q*** et sait donc que j’ai eu amplement le temps de prendre ma correspondance, le site de la Continental étant formel sur ce point. M2 ne pourra pas être avertie, car elle se trouve précisément à M***, privée d’accès internet et à un numéro flambant neuf dont je m’aperçois avec dépit que je viens de l’effacer par mégarde. M4 risque de contacter M2. M3 aussi, d’ailleurs, puisque je ne réponds pas aux appels depuis près d’une semaine, n’étant pas à B***, où elle me croit être. M1 ne me sera d’aucune aide, puisque seule M2 connaît son existence. L’essentiel est d’avertir M4. Je n’ai pas de dollars, mon téléphone portable ne fonctionne pas sur ce territoire hostile, ma carte téléphonique refuse le service. MC me vient en aide, il faut maintenant trouver une explication crédible. Je suis énervé, j’avais insisté, à Q***, pour qu’on me mette sur un autre vol, car les chances de prendre ma correspondance avaient fondu en matinée. L’énervement m’aide à trouver le ton au téléphone. Je raccroche, j’ai paré au plus pressé. J’ai sûrement été convaincant, car un jeune Nigériane s’approche de moi pour que je l’aide. On aborde quelqu’un qui inspire confiance. Je ne perds jamais mon calme, il ne faut pas donner aux événements l’impression qu’ils vous maîtrisent, sinon ils le feront. Je la dépanne, je l’aide à tirer ses valises, aussi lourdes que les miennes, et nous partons naturellement vers l’enseigne sans âme. Elle vient frapper à ma chambre, nous mangeons un plat sans saveur, en parlant paix, ségrégation, injustice, mérite et foi. Elle veut convertir mon esprit sceptique, cherche le verset sur la foi, me cite les Corinthiens. Je la corrige, c’est Hébreux 11. Je suis incollable sur ces sujets. J’hésite à l’inviter dans ma chambre, mais elle est chrétienne, et si fatiguée, surtout. On se dit timidement au revoir, comme deux inconnus qui manquent une belle occasion, elle me dit qu’elle viendra me saluer demain matin. A 5h30 ... Je n’ai rien entendu ce matin, je devais être trop enfoncé dans les brumes. Elle vole vers le Costa-Rica, moi je me rhabille une cohérence. J’aime ces rencontres incertaines et fugitives.
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