lundi 8 novembre 2010

La Fontenette (1)


Combien de rêves m’ont porté à la Fontenette ! Pour moi, ce rectangle de gazon m’était plus précieux qu’aux dieux les pâturages :


            Climène, il ne faut pas mépriser nos bocages

            Les Dieux ont autrefois aimé nos pâturages

                                               (Ségrais, Egloge 1)

C’était mon pantagruélion, ma panacée, ma corne d’abondance, ma toison d’or, ma pierre philosophale, mon paradis perdu, mon âge d’or, ma source d’Hippocrène.

Vous croyez que j’exagère, mais vous croyez bien mal.

Petit, les rares fois où mes parents, pour qui le football était une idolâtrie, me gratifiaient d’une autorisation que je paierais cher au retour, j’allais voir jouer De Blairville, Pont, Meyer, Rieder, Mouny. Je rentrais gratis, car j’étais petit ; tout m’impressionnait, l’odeur de la pelouse humide dans les brumes de novembre, ce stade mythique entre Arve et Salève, fouetté d’effluves venus du Mont-Blanc, le fromager dont mon père avait censément mordu le nez lors d’un pugilat, qui venait invariablement montrer sa face rougie. Je regardais le jeu avec une intensité qui saisissait mon être, je me mettais derrière les buts et espérais plus que Spes n’eût pu fournir. Il y eut l’année où « nous » fûmes promus en première division. Quelle fête ! J’ai grandi en rêvant pouvoir ne serait-ce qu’une fois fouler l’herbe de la Fontenette. Lorsque j’eus douze ans, l’équipe de sixième année de l’école des Pervenches, dont j’étais, y gagna la médaille sportive. J’avais marqué trois buts, dont deux en finale, j’étais si heureux, mais j’étais rentré chez moi avec un serrement de cœur, à l’idée que cela avait été la première et que ce serait la dernière fois ; je ne pourrais jamais jouer au club, cela m’était formellement interdit : « le dieu football ».

Vint l’époque où j’avais déjà trop grandi, je ne rentrais plus gratis, et je n’avais pas de quoi payer. Avec mes frères, nous grimpions aux murs de l’enceinte et voyions évoluer, à travers les grillages, Radi, Cravero, Aeby, Boughanem - nous assistâmes aux premières fulgurances de Sony Anderson, qui jouera dans l’équipe du Brésil - en attendant que le Securitas délaissât, en cours de seconde mi-temps, le portail de l’entrée. J’y suis revenu quelques années plus tard, sous le prétexte d’effectuer des observations pratiques pour un travail de sociologie censé mettre en œuvre quelques principes de Bourdieu.