En définitive, je sais peu ce qu’elle pense ; je n’en ai pas eu le temps, je commençais à peine à déceler un sens derrière ses contradictions. Nous avons feuilleté ensemble le manuscrit des souvenirs de son aïeul, qui rencontra Lénine à Genève ; je l’observais de biais tandis qu’elle parlait des réfugiés russes de la rue de Carouge, elle dont le mariage avait été annoncé dans le New York Times. Le soir était tombé trop vite, c’était une veille de négociations importantes, quand elle me fit franchir sans mot dire le seuil sacré.
J’avais presque peur, c’est l’effet de la grâce ; je me vois encore, imméritant, mes pas progressant lentement le long du couloir, dont une seule des multiples portes me serait ouverte, au fond à droite. Je me suis rarement senti aussi présent que sous ces poutres, alourdi par l’instant qui se figeait, enveloppé d’un agréable sentiment, celui d’être étranger, à elle, à moi, et de trouver dans cette étrangeté une profonde raison d’être.
Nous avons parlé doucement, tout en souffle, dans la nuit, puis quelque chose de trop fort s’est progressivement emparé de nous, que nous n’avons pu vaincre ni par la chair, ni par un sommeil illusoire.
Avant qu’elle referme une dernière fois la porte sur moi, cette nuit-là, elle m’a dit « J’espère que tu me pardonneras ». Ce qui était absurde, c’est que je ne trouvais rien à lui pardonner.