samedi 13 août 2011

Le marché, le cul, la latiniste

Je vais extravaguer un peu au marché de Carouge, il me reste deux samedi matin avant le départ. Cette place représente une forme de bonheur que je me suis interdit, une société heureuse d’individus qui ont un lieu. Je regarde les gens plus que les produits, en parcourant le circuit plusieurs fois ; une femme fait un sudoku sur une table au stand des produits régionaux. Je me dis : « prendre son temps, sans culpabilité ». A la terrasse du café du Marché, je reconnais cette fille qui était dans la classe inférieure à la mienne. Elle faisait du latin avec le vieux Vuillet, je la trouvais si normale que je rêvais de romances paisibles avec elle. Je l’ai revue pour la première fois depuis quelque vingt ans avant-hier, et la voici de nouveau sous mes yeux. Elle a gardé la même coupe, le même air buté de fille appliquée, un peu plus empâtée, les traits plus durs. Je passe trois fois à côté d’elle, à peine distrait par la députée socialiste au Grand Conseil, puis vais écouter ce groupe qui chante du jazz et de la bossa-nova, ils sont tous médiocres, mais égaient les lieux, la chanteuse est fraîche. En redescendant l’allée, je vois ma mère qui furète, ça me pince un peu le cœur, je repars en sens inverse. Un homme vêtu de blanc touche l’épaule d’une femme :

- Madame, vous avez oublié votre sac à main
- Mon Dieu !

Je me pose les fesses sur une borne en pierre sarde ; j’aperçois une nouvelle fois ma mère plus bas, j’aimerais qu’elle soit heureuse, puis un groupe remonte vers la fontaine, une belle femme, grande, visage serein, retenu, seins épanouis et un cul qui vous conte des choses. Je voudrais la suivre, mais le mien reste encastré à ma borne, celle qui surplombe de quinze centimètres la place du marché et qui jouxte ces toilettes hommes aux allures de crypte, qui s’enfoncent sous terre et que je n’ai jamais visitées de ma vie. Je me décide de redescendre par l’ouest sur la rue Vautier et je tombe sur la femme au cul conteur, à trois mètres de ma sage latiniste. Je le suis, le soleil qui transperce sa jupe légère le révèle entièrement, loquace, prolixe, disert, et même, oui, éloquent. Je cause avec lui, drapé dans sa soierie bleu océan, jusqu’au bas de la place, puis je bifurque par décence et vais reprendre la rue Saint-Joseph. A la terrasse du japonais, j’échange un regard avec la rousse qui était venu me demander chez moi si elle pouvait parquer gratuitement sur la rue Vautier, et là, juste à l’angle de Victor-Amé, mon conteur préféré me passe soudain devant. Je taille une dernière bavette inespérée, et m’en retourne, débonnaire, chez moi.