Regardez-moi maintenant. Je suis dans un de mes lieux familiers, où j’avais pris l’habitude d’échouer dans l’après-midi pour une ou deux heures d’inefficace travail, en m’adonnant au café. Cet homme en face, au t-shirt bleu turquoise et à l’apparence d’un malade du sida, je le connais. J’essaie, alors que j’écris, de me rappeler qui il est, où je le croisais. Certainement pas ici, probablement à l’université. Son visage est doux, et reflète le riche monde intérieur du solitaire. Il n’est pas avec nous, son regard a la fixité du « regard perdu ». Cette femme, un peu sur la droite, c’est un autre cas. Elle, elle appartient à ce lieu, c’est une vraie écumeuse des restaurants de centres commerciaux. Elle est arrivée, elle a longuement humé les places avant de choisir sa table, alors même que la salle est presque vide. Ce qu’il y a de spectaculaire, c’est qu’elle est seule. D’habitude, elle furète et s’assied, avec son air perpétuellement revêche et son mari arrive quelques secondes plus tard, portant le plateau, l’air servile, mais bon comme le pain. Je l’ai toujours aimé, lui. L’homme bleu turquoise est parti. Mais revenons à l’homme bon comme le pain. La première fois que je l’ai vu … pardon, un instant : l’homme turquoise est revenu, il a pris un café et me tourne un peu le dos à présent. On sent que son temps intérieur n’est pas en phase avec notre temps à nous. La première fois que je l’ai vu (le bon pain) suivant son dragon domestique, j’ai su que j’avais raison sur son compte. Car on se connaissait depuis plusieurs années, et je m’étais identifié à lui. J’étais un garçon. On s’est retrouvé quelques fois devant le magasin de télévision d’une petite rue qui donne sur le lac, en face du collège de Candolle. On venait voir un match de foot, on restait ainsi pendant 1 heure 30, côte à côte, sans rien se dire, séparés par quelques pas que nous allions faire l’un et l’autre à la mi-temps. Moi, parce que je n’avais pas la télévision à la maison et qu’on m’aurait interdit de voir ce match, et lui, imaginais-je, parce qu’il n’avait pas de télévision ou parce que sa femme imposait son programme. J’avais vu juste, il était brimé. L’homme bleu est parti, je ne l’ai pas vu partir, je suis un peu déçu. La femme aussi. Aujourd’hui, pour la première fois, je l’ai vue seule. Elle n’avait pas son mari à envoyer chercher le journal ou le verre d’eau, à qui parler rudement. Elle avait toujours l’air bourge et lui d’un clodo un peu voûté. Est-il mort ? Je me raccroche à ce coup de téléphone qu’elle a reçu et à ces mots : « je t’attends en bas ». Je pense qu’il a profité d’aller voir le Tour de France au magasin de télévision à deux pas d’ici. Ah, je me souviens d’un de ces rêves naïfs que je faisais quand j’étais gamin. J’avais un petit appartement avec une belle télévision, et je l’invitais à venir voir le match dans un bon fauteuil. Parce que franchement, voir un match dans la rue, c’est fatiguant, et de plus c’est un peu honteux, presque péripatétique.
mardi 17 juillet 2007
Pain turquoise
Mercurius-Tseu II
Tout bon menteur, sachant bien lire l’âme humaine, aspire au vrai le plus profond.
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