vendredi 11 janvier 2008

Lettre à l'auteur

Chère Madame N ***,

Vous m’avez envoyé votre nouvelle parue dans la revue E***, je vous remercie chaleureusement de ce témoignage de confiance, qui m’est d’autant plus précieux que votre récit se déroule dans ces lieux qui me sont si chers.

Je sais que vous attendez un avis, dont je me sens à vrai dire bien indigne. Mais votre franchise mérite la mienne en retour.

Je ne parlerai pas de l’histoire. Ce que vous racontez vous touche, exprime des sentiments nobles, et en cela ils sont précieux. Mon jugement, qui vous paraîtra sévère, provient avant tout d’une connaissance, aussi modeste et lacunaire soit-elle, de la littérature comme art.

Votre récit, vous n’aviez pas le droit de le publier ainsi. Ce que je lis n’a pas été assez travaillé. Vous n’avez pas souffert ce qu’il faut souffrir pour rendre votre texte autonome de vous-même. Vos phrases sentent l’huile, on vous entend ahaner, et votre présence insistante me gêne autant qu’elle nuit à votre écriture. Vos métaphores sont spécieuses, votre lexique étique et prétentieux, vos rythmes lourds. Vos bons sentiments étouffent, vos paragraphes sont bouffis d’explications, la trame est prévisible, l’ennui s’est installé dès la première proposition et le lecteur s’efforce péniblement et sans illusion de parvenir au terme. Vous ne faites pas confiance à ce que vous prétendez créer. Une œuvre vit par elle-même, elle enserre en son sein un tissu de relations qu’elle ne doit pas livrer si facilement. Vous conduisez votre texte, alors qu’il aurait dû vous conduire si vous l’aviez proprement conçu avant de l’enfanter. Faute d’avoir cru en lui et moins en vous-même, vous avez produit un avorton. L’éditeur partage la responsabilité de ce crime, vous vivrez désormais avec l’image de cet infirme que vous ne pouvez ni tuer, ni reprendre en votre sein, ni guérir.

Votre faute fut d’avoir été attirée par la vanité d’être publiée. On perçoit cette avidité fétide dans votre texte. Si vous aimez réellement la littérature, il faudra renoncer à publier

et trouver en vous l’urgence, la nécessité vitale d’écrire. Vous avorterez mille fois avant de mettre peut-être enfin au monde une créature authentique. Limae labor et mora.

Votre dévoué,

M.M.