mardi 22 janvier 2008

L'homme à la rose


Je traversais ce quartier de ma ville où s’agglutinent et se croisent des êtres qui ne communiquent pas. Des hommes aux désirs violents et des Vénus vénales échangent des regards qui ne disent rien, et des monnaies incompatibles. Ce soir-là, une pluie lourde ralentissait le ballet des yeux fuyants et des itinéraires sans but. Les reflets pailletés de luminaires provocants égaillaient tristement les chaussées luisantes.

Soudain, mon pas pressé aperçoit, parmi les masques du vice et du lucre, un étrange petit bonhomme. Il portait un béret désuet, un veston d’antan, et une longue rose qui faisait bien la moitié de sa taille. Je fus stupéfait. Je m’arrêtai au coin, me retirai un peu dans le noir pour l’observer.

Egaré d’une chanson de Brel, il irradiait d’étrangeté à la manière d’un poème en prose de Baudelaire. Manifestement, les démons du lieu n’avaient pas prise sur cette âme pure, mais une divinité cruelle s’était jouée de lui, comme Yahwé de Béhémot et Léviathan. Les gyrovagues et les péripatéticiennes rendaient abscons ce nain d’un autre temps, venu à un rendez-vous romantique au carrefour de la débauche, avec une rose plus grande que lui.

Je suis repassé deux heures plus tard, il était toujours là. Il faisait les mêmes cent pas, il avait les mêmes yeux ingénus portés par un espoir piétiné par la réalité. Il abritait de temps à autre sous une entrée de garage sa rose que la pluie malmenait, triste symbole d’un espoir érotique dégradé en espérance eschatologique. Dire que dans ma ville il existe une femme aussi vile pour jouer un tel jeu.

Je ne l’ai pas pris en pitié, il était trop noble pour cela. Je lui proposai une muette fraternité, et j’ai haï encore une fois les divinités dérisoires, car le jouet de leur cruauté est infiniment plus grand qu’elles.