A trois ans, ma famille a déménagé de l’autre côté de l’Arve, j’avais fait le trajet en tricycle, il m’avait paru infini ; nous avions emprunté le pont construit par Napoléon. Nous quittions notre appartement sur la plaine pour une vieille maison dans un quartier protégé par des lois d’urbanisme strictes, que mon père possédait au prix d’une lourde hypothèque aux Minoteries, d’une femme morte, d’un incendie. Il retrouvait des murs de début de siècle où il avait fait chauffer son four et des pains, un voisin fromager dont il avait censément mordu le nez lors d’un combat de boxe. J’ai grandi quelques années à côté d’une menuiserie qui mangeait la moitié de notre cour. Je me souviens de l’odeur cordiale des copeaux quand je faisais grincer la porte de verre à l'espagnolette mal ajustée et que j’allais dérober cette chaleur si douce et si puissante d’un feu de bois qui semblait ne jamais devoir s’éteindre. J’y étais toujours intimidé, tant cela me paraissait grand et mystérieux, je voyais avec admiration le lisse absolu que laissaient les rabots sur des planches qui gardaient la mémoire de leurs nœuds dans un petit dessin d’un brun plus prononcé. Surtout, tandis que je poussais la porte, une des rares portes que j’ai osé pousser avec confiance, il y avait toujours un amphitryon chaleureux, Manuel Fabra, au nom prophétique, qui chantait fort l’invite de Serge Lama, chez moi, tu retrouveras tout ce que tu as si peur de quitter. Je l’écoutais étrangement en regardant les moignons qui couronnaient ses deux doigts tranchés par une grosses machine à débiter les planches et j’interrogeais à la dérobée les deux poches sombres sous ses yeux qui donnaient l’air d’une infinie mélancolie à cet Espagnol qui chantait du Lama.
mardi 10 novembre 2009
Chez moi
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