mardi 24 décembre 2013

Les petits vieux



Il n’y a pas d’autres termes à employer, ils sont petits, ils sont vieux. Mais à mes yeux, ils n’ont pas changé, ou si peu. Une apparence plus émaciée, des courbures plus prononcées, moins d’acrimonie, une mélancolie accrue. 
Je les vois sporadiquement sur un banc de la Place de Sardaigne. Je voudrais leur dire bonjour, mais j’ai peur de les affoler, de les jeter l’un sur l’autre, et d’essuyer leur hostilité.
Quand j’avais six ou huit ans, ils logeaient dans un taudis minuscule au fond de la cour, un recoin humide dans lequel les odeurs de nourriture se faisaient lourdes, loué de manière éhontée par un Italien avare. Le lit, derrière un rideau, mangeait la moitié de la pièce. Ils y ont vécu l’un sur l’autre, par nécessité. Ils me faisaient peur, à avoir l’air constamment fâchés, rien d’amène, rien d’affable, mais je les comprenais : nous avions de l’espace pour vivre. Ils parlaient un français désarticulé, avec un fort accent espagnol. Chassés de chez eux par la pauvreté, ils envoyaient de l’argent à des parents et à des enfants laissés sur place, à ce que j’ai cru savoir - mais je n’en suis plus tout à fait certain. Bien qu’ils vécussent sous mon nez,  je ne leur ai jamais connu de quelconques amis, famille, collègues.
Un jour ils sont partis, je me suis dit qu’ils vivraient enfin dans de meilleures conditions, probablement même qu’ils avaient amassé suffisamment d’économies pour rentrer vivre chez eux, au soleil.
C’est moi qui me suis réinstallé dans mon pays natal, et quand je me promène dans ma petite ville aux allures méridionales, je les croise sur le boulevard des Promenades ou sur un banc de la Place de Sardaigne. Ils sont toujours ensemble, l’un sur l’autre. Ils s’assoient, mornes, échangeant quelques rares paroles, mangeant. Parfois elle se lève, fait quelques pas, une ou deux dizaines de mètres, sans plus. Pourquoi ne sont-ils pas rentrés ? Pourquoi sont-ils restés ce binôme de solitude implacable ? De quand date leur dernière joie ? Pourquoi jamais un geste de tendresse ne rend-il crédible leur humanité ? Car pour moi, ils sont parmi les rares personnes que je connaisse qui semblent vivre pour désigner les forces qui s’abattent sur nous et que nous masquons d’une désinvolture, par orgueil.
Leur fatalité, qu’aucun accident jamais n’assouplit, fut d’être l’un à l’autre, et cette fatalité ils la portent en attendant la mort.