Il n’y a
pas d’autres termes à employer, ils sont petits, ils sont vieux. Mais à mes
yeux, ils n’ont pas changé, ou si peu. Une apparence plus émaciée, des
courbures plus prononcées, moins d’acrimonie, une mélancolie accrue.
Je les vois
sporadiquement sur un banc de la Place de Sardaigne. Je voudrais leur dire
bonjour, mais j’ai peur de les affoler, de les jeter l’un sur l’autre, et
d’essuyer leur hostilité.
Quand
j’avais six ou huit ans, ils logeaient dans un taudis minuscule au fond de la
cour, un recoin humide dans lequel les odeurs de nourriture se faisaient
lourdes, loué de manière éhontée par un Italien avare. Le lit, derrière un
rideau, mangeait la moitié de la pièce. Ils y ont vécu l’un sur l’autre, par
nécessité. Ils me faisaient peur, à avoir l’air constamment fâchés, rien
d’amène, rien d’affable, mais je les comprenais : nous avions de l’espace
pour vivre. Ils parlaient un français désarticulé, avec un fort accent
espagnol. Chassés de chez eux par la pauvreté, ils envoyaient de l’argent à des
parents et à des enfants laissés sur place, à ce que j’ai cru savoir - mais je
n’en suis plus tout à fait certain. Bien qu’ils vécussent sous mon nez, je ne leur ai jamais connu de quelconques
amis, famille, collègues.
Un jour ils
sont partis, je me suis dit qu’ils vivraient enfin dans de meilleures
conditions, probablement même qu’ils avaient amassé suffisamment d’économies
pour rentrer vivre chez eux, au soleil.
C’est moi
qui me suis réinstallé dans mon pays natal, et quand je me promène dans ma
petite ville aux allures méridionales, je les croise sur le boulevard des Promenades
ou sur un banc de la Place de Sardaigne. Ils sont toujours ensemble, l’un sur
l’autre. Ils s’assoient, mornes, échangeant quelques rares paroles, mangeant.
Parfois elle se lève, fait quelques pas, une ou deux dizaines de mètres, sans
plus. Pourquoi ne sont-ils pas rentrés ? Pourquoi sont-ils restés ce
binôme de solitude implacable ? De quand date leur dernière joie ?
Pourquoi jamais un geste de tendresse ne rend-il crédible leur humanité ?
Car pour moi, ils sont parmi les rares personnes que je connaisse qui semblent
vivre pour désigner les forces qui s’abattent sur nous et que nous masquons
d’une désinvolture, par orgueil.
Leur
fatalité, qu’aucun accident jamais n’assouplit, fut d’être l’un à l’autre, et
cette fatalité ils la portent en attendant la mort.