mercredi 30 décembre 2009

Paul Z (bis)

Ce soir [jeudi 17], c'était un mauvais soir, en termes de condition physique. J'ai bouffé une soupe à base de courge musquée, qui m'a paru trop diluée et dont chaque cuillerée me donnait l'impression accrue qu'un muridé avait régurgité. J'ai essayé de me faire deux oeufs, mais quand j'ai vu ce blanc qui ne prenait pas, qui gluait comme ces fluides organiques qu'on trouve dans des bocaux de démonstration des cours de biologie, je les ai jetés à la poubelle. J'ai donc mangé de grosses tartines au pain une demi-heure avant le match.

Paul Z. bien a bien vu que je défaillais ce soir. Il a donc tenu la baraque, il est allé au bout de ses forces, pendant que je jouais la marquise ventilée à l'autre bout, dédaignant les basses oeuvres défensives. Il n'a pas bronché quand je suis tombé tout seul comme une duchesse arthrosée dans la zone dangereuse et que j'ai offert l'aubaine d'un but tout rôti, tout désossé, aux vilains d'en face. Je ne me suis pas excusé, même si Hans, notre gardien zen, mais robuste, qui a un nom d'Allemand mais une tête de Chinois, est venu me taper sur l'épaule. Il voyait aussi que je défaillais et il savait que quand je fume c'est l'équipe qui tousse. J'ai vitupéré auprès de l'arbitre, qui a une tête de Polonais ennuyé, parque le ballon n'était pas assez gonflé - ce qui était vrai de chez vrai - et je le lui ai fait changer. Il m'a dit, mais pas en polonais, que je n'avais plus de vapeur. Façon de dire que je crachotais, toussotais, et que je finissais mes actions en fil de fer. Ce qui n'était pas faux, en tous cas conforme à ce que les journalistes appellent spirituellement "la vérité du terrain", car la terre, d'où tout sort nu, onc ne ment. Donc, pendant que je faisais la silhouette, Paul Z. cisaillait comme un malade, au point que je le voyais baisser la tête à la recherche non pas de son souffle, mais de la force d'expirer. Je l'ai mentalement remercié, presque tendrement, puisque j'étais dans ma période comtesse.

J'ai quand même réussi à me faire pousser des burnes à deux minutes trente de la fin, alors que le score était nul, comme ma prestation - malgré deux buts, ma chère. Les fins m'inspirent, l'histoire l'a souvent prouvé. J'ai soufflé le cuir au Maradona d'en face (rapport à son petit bide), qui s'amusait à nous tourner en bourrique en dribblant et contre-dribblant d'un seul pied, protégé la balle en lui enfonçant mon cul dans les côtes, lui ai infligé le petit-pont et suis parti plein centre, chaloupant deux dribbles de suite, lorsque j’ai vu Paul Z. qui remontait à pleine vapeur sur la gauche. J’ai fixé le défenseur, et, dans un hommage proprement chevaleresque, j’ai décalé le ballon sur la gauche. Paul Z., qui ne refuse jamais un caviar, a marqué, nous avons gagné le match, et, surtout, remporté le championnat.

mercredi 23 décembre 2009

Petite odyssée

Ulysse dérisoire. Mon voyage pour retourner à la maison devait durer 25 heures, ce qui n’était déjà pas mal. Il s’est finalement étendu sur 84 heures. Sur 5 avions à prendre, incluant l’itinéraire prévu et l’itinéraire d’urgence, j’en ai raté 3 ; sur 3 bagages, j’en ai récupéré qu’un seul, une guitare que j’ai dénichée par hasard dans le tas de bagages qui s’amoncelait dans l’aire d’arrivée à Genève. On postule qu’un autre est à Dublin et un autre à Londres. Je ne sais pas si c’est l’influence des versions les plus extrêmes des philosophes asiatiques ou des modalités les plus intransigeantes de l’école du Portique, mais je suis très étanche à la nervosité en voyage. Mais 84 heures d'ataraxie, c’est long. J’ai donc craqué une fois : j’ai parlé à un individu dans une file d’attente.

vendredi 18 décembre 2009

L'allume-gaz

J'ai vu aujourd'hui un employé de la cafétéria sortir en coup de vent, avec son air rusé, ses poches sombres sous les yeux, et s'allumer une cigarette avec un long allume-gaz.

C'était la première fois de ma vie que je voyais un individu allumer une cigarette avec un allume-gaz, et j'en ai été vraiment heureux.

mardi 8 décembre 2009

Route de Saint-Julien


Je croyais faire quelque chose de nouveau, ce dimanche matin d’août dernier, en allant à vélo répondre à l’invitation de Véronique à prendre un petit-déjeuner sur sa terrasse de Plan-les-Ouates. Mais en chemin, je me suis fait dépasser par les fantômes du passé, qui remontaient, comme moi, la route de Saint-Julien.


D’abord, comme je parvenais à la hauteur du Rondeau, à l’extrémité de la rue Ancienne, je vis s’arrêter au feu rouge, à deux pas de moi, un de ces vieux tramways qu’on remet en circulation un dimanche par mois. Je reconnus dès l’abord, dans la Remorque Bi 363 – belle machine verte construite en 1919, qui finit sa vie en 1973 à l’endroit exact où je me trouvais –, Monsieur Bernard, maître principal de l’école des Pervenches, que nous surnommions Pétard et que nous redoutions particulièrement quand il arrivait de loin, avec son gras menton qui tressautait et ses bras potelés qui moulinaient, pour nous punir de jouer au foot. Il paraissait un enfant, à présent, avec sa casquette de wattman des années 50, un vieux gamin qui revivait probablement ses rêves de môme, encore et toujours, chaque dimanche de mai à octobre, plus d’un demi-siècle plus tard. Je me dis en souriant : « c’est très suisse », comme je m’étais dit que j’avais fricoté avec Véronique uniquement parce qu’elle m’avait paru « très suisse », employée, de surcroît, d’une grande fabrique de montre « très suisse ». Je souris, mais j’étais ému, je me dis que Pétard était à la retraite, retraite que venait également de prendre mon professeur de français au collège de Staël, à qui je dois ma découverte de la littérature, et dont j’apercevais du rondeau les murs ivoire où il m’avait fait sentir les Pensées de Pascal. Je me promis de lui rendre hommage quand je passerais, deux ou trois minutes plus tard, devant la vieille Germaine, hommage qui venait de revêtir une motivation d’autant plus grande qu’il avait écrit, il y a quelque vingt ans, un livre sur les mémoires des wattmen genevois, dont le brave Bernard perpétuait avec conviction le souvenir, sous mes yeux.


Mais ce wattman un peu ridicule avait sourdement évoqué d’autres spectres dont la hantise m’était bien plus douloureuse. Car nous avons habité quelques étés, avec l’Aveugle, sur le même palier que le brave homme, dont la porte était ornée d’une petite locomotive miniaturisée, qui m’avait fait glisser à l’Aveugle, à l’époque : « c’est très suisse ». Nous l’avions croisé quelques fois, il lançait un sonore « bonjour », tandis que je regardais son gras menton tressautant en me souvenant du jour où il m’avait convoqué pour me punir d’avoir joué au foot. Il m’avait morigéné avec une certaine bonté et condamné à conjuguer je ne sais plus quel verbe « aux treize temps ». Nous n’aimions pas cet appartement, qu’harcelaient les pigeons, qui sentait le vieux couple dont l’horizon se perdait dans un papier peint, et où j’avais trouvé, un midi de sinistre mémoire, l’Aveugle plongée dans l’obscurité, pleurant, pleurant cette distance incompréhensible qui nous affectait pour la première fois avec une telle violence.


Je me remis à pédaler, empruntant la route de Saint-Julien, le cœur encore plus gros de passer maintenant devant le collège, mon collège, celui qui venait d’engager l’Aveugle, dont le bureau jouxtait jadis le mien, de l’autre côté de l’Atlantique, et qui désormais arpenterait seule les lieux où je ne suis plus. Triple putain, de sort, de distance, d’ironie ! Elle va enseigner, elle qui a écrit les plus belles pages que j’aie lues sur l’Hospitalier, à la route de Saint-Julien, à un rang indigne de son talent.


Les quelque cent mètres suivants furent les plus durs. De tous les esprits qui me dépassèrent, vestiges de temps révolus, il y en eut un qui me bouleversa, que j’avais toujours chassé dès qu’il s’était présenté. C’était aussi un été, je roulais aussi vers Plan-les-Ouates, ici même, quand je vis à une centaine de mètres plus loin, à la hauteur du dépôt de tramways, une forme courbée sur un vélo, pédalant avec obstination vers une destination inéluctable. Mon sang ne fit qu’un tour : c’était mon cadet, je savais où il allait et je ne pouvais pas le laisser y aller. Petit frère, va avec n’importe laquelle, pratique toute débauche, je me ferai ton complice absolu, mais pas celle-ci, je ne peux pas te l’autoriser, c’est toi que tu détruis. Je voyais quelle folie s’emparait de lui à son coup de pédale désespéré, je savais qu’il ne voulait voir personne d’autre en ce moment, pas même moi, mais j’ai dû le rattraper, émettre quelques mots insignifiants avec autant de honte que de douleur, lui proposer de l’accompagner dans son prétendu « tour à vélo », et nous ramener tous deux pitoyables à la maison.


Vidé par tous ces spectres, je suis arrivé chez Véronique. Le petit-déjeuner, la terrasse, elle, tout fut vide de sens. Je la quittai donc sans état d’âme, sans même ressentir l’aile fébrile du péril ou le frisson de la bravade quand je croisai au bas de l’immeuble son mari qui rentrait. Qu’à Dieu ne plaise, et pour de bon, je lui rendis mentalement sa femme, qui le hélait par la fenêtre, et je m’en allai tranquillement vers mon vélo.


(Photo E. Rahm, site de l'AGMT)

vendredi 4 décembre 2009

A court de short

Peut-être sont-ce les 655 courriels non traités qui occupent mon esprit ou ma pente naturelle qui me pousse continûment dans la précipitation, toujours est-il qu'au moment de rentrer sur le terrain de foot hier soir, je me suis rendu compte que j'avais oublié mon short. J'en déduis que j'ai traversé la ville en sous-vêtements, certes noirs et moulants, mais néanmoins fort peu appropriés au domaine public. Pourtant, j'ai eu moins honte que le jour où, à l'école primaire, j'étais arrivé dans le préau de l'école en pantoufles.


jeudi 3 décembre 2009

A la caf'

Ca fait plusieurs années qu’elle est partie déjà ? Je n’ai jamais vraiment pu les compter. Lundi, j’ai appelé une collègue de son prénom. Aujourd’hui, la caissière mexicaine, à la cafétéria m’arrête :


- et votre amie ?

- elle est partie, elle est rentrée en Suisse.

- Oh, c’est triste. Vous la voyez ? Vous lui direz qu’elle nous manque.


Je vis tous les jours sur ses traces. Or, comme c’était l’être la plus aimable qui soit, ces traces persistent. Si ceux qui me connaissent n’osent plus en parler, d’autres réveillent encore un souvenir qui m’enchante et me peine.