Ce soir [jeudi 17], c'était un mauvais soir, en termes de condition physique. J'ai bouffé une soupe à base de courge musquée, qui m'a paru trop diluée et dont chaque cuillerée me donnait l'impression accrue qu'un muridé avait régurgité. J'ai essayé de me faire deux oeufs, mais quand j'ai vu ce blanc qui ne prenait pas, qui gluait comme ces fluides organiques qu'on trouve dans des bocaux de démonstration des cours de biologie, je les ai jetés à la poubelle. J'ai donc mangé de grosses tartines au pain une demi-heure avant le match.
Paul Z. bien a bien vu que je défaillais ce soir. Il a donc tenu la baraque, il est allé au bout de ses forces, pendant que je jouais la marquise ventilée à l'autre bout, dédaignant les basses oeuvres défensives. Il n'a pas bronché quand je suis tombé tout seul comme une duchesse arthrosée dans la zone dangereuse et que j'ai offert l'aubaine d'un but tout rôti, tout désossé, aux vilains d'en face. Je ne me suis pas excusé, même si Hans, notre gardien zen, mais robuste, qui a un nom d'Allemand mais une tête de Chinois, est venu me taper sur l'épaule. Il voyait aussi que je défaillais et il savait que quand je fume c'est l'équipe qui tousse. J'ai vitupéré auprès de l'arbitre, qui a une tête de Polonais ennuyé, parque le ballon n'était pas assez gonflé - ce qui était vrai de chez vrai - et je le lui ai fait changer. Il m'a dit, mais pas en polonais, que je n'avais plus de vapeur. Façon de dire que je crachotais, toussotais, et que je finissais mes actions en fil de fer. Ce qui n'était pas faux, en tous cas conforme à ce que les journalistes appellent spirituellement "la vérité du terrain", car la terre, d'où tout sort nu, onc ne ment. Donc, pendant que je faisais la silhouette, Paul Z. cisaillait comme un malade, au point que je le voyais baisser la tête à la recherche non pas de son souffle, mais de la force d'expirer. Je l'ai mentalement remercié, presque tendrement, puisque j'étais dans ma période comtesse.
J'ai quand même réussi à me faire pousser des burnes à deux minutes trente de la fin, alors que le score était nul, comme ma prestation - malgré deux buts, ma chère. Les fins m'inspirent, l'histoire l'a souvent prouvé. J'ai soufflé le cuir au Maradona d'en face (rapport à son petit bide), qui s'amusait à nous tourner en bourrique en dribblant et contre-dribblant d'un seul pied, protégé la balle en lui enfonçant mon cul dans les côtes, lui ai infligé le petit-pont et suis parti plein centre, chaloupant deux dribbles de suite, lorsque j’ai vu Paul Z. qui remontait à pleine vapeur sur la gauche. J’ai fixé le défenseur, et, dans un hommage proprement chevaleresque, j’ai décalé le ballon sur la gauche. Paul Z., qui ne refuse jamais un caviar, a marqué, nous avons gagné le match, et, surtout, remporté le championnat.