J’ai repris l’avion, et j’ai remis mon destin une fois encore au dieu du hasard.
A l’aéroport de Chicago, je jette un œil blasé sur ma carte d’embarquement :
Porte C 26, siège 26 C.
Le destin s’est mis en chiasme pour me prendre en charge.
Au moment d’atterrir, comme je balaye des yeux le ciel obscur, j’aperçois la trajectoire exactement parallèle d’un autre avion qui, à quelques centaines de mètres, chante et danse un souple duo avec nous. Je jouis de la beauté de cette synchronie. D’où vient-il ? Quel être aussi sensible que moi à ces harmonies imprévues me regarde en ce moment ? Le train des deux bêtes touche le sol au même moment.
Pendant le vol j’ai lu La Chute. Oui, je sais, ce n’est pas malin de lire La Chute en avion. S’il venait au destin l’envie de me prendre pour Icare… Vous savez, le destin passe son temps à s’amuser à fouiller dans le réservoir infini des coïncidences. Heureusement ce soir-là il préférait les miroirs et les chiasmes. Cela aurait été fort, néanmoins, que l’avion chutât. Malheureusement je n’aurais pas été en mesure de vous le dire. Au moins un qui a réussi à donner un sens (vertical) à sa mort, eussiez-vous pensé ! Vous auriez souri à mon drame, en pensant plus à l’ironie qu’à la douleur de ma mère qui y eût vu un châtiment divin. Mais je m’égare dans ce dédale.
Le bon blogueur héroïque (et qui se respecte) ne le sait probablement pas : ce texte de Camus est en quelque sorte le journal d’un menteur. Je lui en livre quelques extraits qui pourraient servir à ma défense dans le procès que sa bonne tête morale m’intente.
Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. Si, donc, vous vous trouvez dans ce cas, n’hésitez pas : promettez d’être vrai et mentez le mieux possible. Vous répondrez à leur désir profond et leur prouverez doublement votre affection
Voyez-vous, une personne de mon entourage divisait les êtres en trois catégories : ceux qui préfèrent n’avoir rien à cacher plutôt que d’être obligés de mentir, ceux qui préfèrent mentir plutôt que de n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même temps le mensonge et le secret. Je vous laisse choisir la case qui me convient le mieux. Qu’importe après tout ? les mensonges ne mettent-ils pas finalement sur la voie de la vérité ? Et mes histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à la même fin, n’ont-elles pas le même sens ? Alors, qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses si, dans les deux cas, elles sont significatives de ce que j’ai été et de ce que je suis. On voit plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur.
Je vous dirai bientôt pourquoi je lisais ce texte. J’étais invité à un duel avec un adversaire redoutable.