Il y a quelques jours, ma mère s’est fait agresser. Un type a jeté à terre une vieille femme, dans un couloir sombre, et l’a rouée de coups de pieds.
Moi je n’en savais rien, j’étais à l’autre bout du monde.
Elle m’a téléphoné deux jours plus tard, mais je n’étais pas là. Son message disait d’un ton doux et triste: « j’aurais aimé avoir de tes nouvelles … ».
Par pudeur, elle n’a pas mentionné l’agression, je l’ai su en rappelant le lendemain. Elle était au lit, une vertèbre fissurée.
9h du matin nous jouons avec les Mexicains dans l’ancienne usine à plomb le seul autre Européen est mon ami bosniaque dont la famille a été décimée en 1995 à Srebrenica il neige il fait froid très froid quand on n’est venu qu’en maillot de foot mais la porte de la bâtisse reste sinistrement fermée le cul-de-plomb de service a dû rester endormi nous nous recroquevillons dans les voitures quelques faces noiraudes me sourient par les vitres blanchies tout le monde espère et pollue du pot ils ont la résignation placide des immigrés deux chaussures abandonnées gisent vestiges des années du plomb un écureuil traverse engourdiJulio fait signe de la main cinq minutes je vous écris
Je sais, ce titre ne veut rien dire. J’avais commencé à écrire quelque chose il y a plusieurs mois sous ce titre, ça parlait vaguement de voyage chaotique, mais c’est resté à l’état d’esquisse, puis de ruine, le temps passant.
Si vous pouvez en faire quelque chose, je vous le donne, sinon je le refile aux pauvres.
Je vous écris ce soir pour vous remercier du fond du cœur. J’entends déjà les ricanements des hyènes baveuses, pour qui vous représentez, dans le domaine musical, une sorte de crème épaisse servant de sucraison à la guimauve. Je les mépriserais d’un mépris hautain, n’était la pitié que m’inspire la dureté de leur cœur.
Je vous remercie, Yves Duteil, pour vos vers si coulants, si polis qui dissimulent derrière l’aisance du naturel l’acharnement de l’artisan, et probablement sa foi.
Surtout, je vous remercie de m’avoir sauvé la vie, cette nuit de septembre 2003 à Bordeaux. Je devais prendre la parole devant un auditoire terrifiant, sous la tutelle du grand Margolin, dont le seul nom me rendait minable. Je passais ma troisième nuit blanche d’affilée, une à New York, une à Paris, une, donc, à Bordeaux. Je payais mon escapade montréalaise où j’étais allé abreuver mes sens au lieu de remplir mon devoir.
Je me retrouvais à trois heures du matin, au-delà de l’épuisement, rempli de sucre au lieu de nourriture, tremblant de fatigue et d’angoisse, me honnissant comme une râclure et voulant en finir tellement c’était insupportable. Je cherchais dans l’instant suivant une raison de l’endurer et je surprenais par intermittence une figure spectrale dans le miroir, pâle et oblongue, l’allégorie furtive d’un solide désespoir.
C’est alors, Yves, que vous m’apparûtes pour me sauver la vie. Votre chanson, épiphanique sur l’instant, et immortelle désormais, a littéralement déchiré le voile de ma désespérance, dissipé toute fatigue, et restauré une estime piétinée :
Le petit pont de bois
Qui ne tenait plus guère
Que par un grand mystère
Et deux piquets tout droits.
Ne cherchez pas d’ironie dans mes mots, mais la pure expression d’une révélation supérieure qui toucha cet être défait, qui s’est reconnu, tout nu, tout vrai, tout piteux, dans ce petit pont de bois qui ne tenait plus guère que par deux piquets tout droits.
Et par un grand mystère. Je sais depuis ce jour qu’un grand mystère me permet de tenir et ce grand mystère, j’ose le dire, c’est mon génie. Et il en fallait un bien grand pour me le révéler si spectaculairement en des mots si ingénus.