mardi 2 février 2010

Randonnée pédestre

Je me suis retrouvé le 31 décembre, pour des raisons qui défient l’entendement, dans un gros bourg de la région zurichoise, à vouloir rentrer chez moi en pleine nuit. Je me rends à la gare vers 2h30 (du matin), pour prendre le S-Bahn qui me déposera, en gare de Zürich, au train de 5h21(du matin) pour Genève, que je refuse de manquer. Personne sur un quelconque quai, tout dort bourgeoisement. Je lis les premières pages du Ventre de Paris et j’ai faim. A 2h50, pas de train quand la boule de la grande aiguille frappe le 12. En Suisse, ce n’est pas normal. J’attends une minute et vais consulter l’horaire. Une notule mesquine me révèle qu’un 31 décembre, il faut se référer à un horaire spécial et introuvable, dont le caractère spécial, je le comprends bien vite, consiste à être l’horaire de trains qui ne passent plus. Je rentre mon Ventre et réussis in extremis à capter le fil ténu d’un réseau de l’immeuble qui jouxte la voie ferrée. Je consulte la carte virtuelle : 18 kilomètres me séparent de la Hauptbahnof ; j’abandonne vite l’idée du taxi, puisque je hais l’impression de me faire bouger en calèche, et que j’aurais bien peine à en trouver ici en pleine nuit. J’irai à pieds, cela me paraît jouable en un peu plus de deux heures. Je mets dans mon cache autant que possible l’itinéraire détaillé et je pars sous la pluie. Dans mon casque, Finkielkraut, toujours plus vieux, juvénalise encore, tandis qu’un de ses invités raconte que Julien Gracq pouvait réciter tout Le Rouge et le Noir par cœur. Je ne regarde pas la montre pendant toute une heure, n’ayant croisé qu’un vieux Suisse-Allemand sous son imperméable aux abords d’un village monosyllabique et une voiture de la Polizei filant dans la nuit alors que je venais de pisser contre une haie sur une longue route presque droite d’une zone semi-industrielle. Dans les quelques stations d’essence qui s’égrènent très lentement, aucun distributeur automatique ne fournit de cigarettes. Peu avant Dübendorf, je constate que je n’avance pas assez vite ; je prends une première décision avisée qui me fera gagner du temps, je franchis une barrière, traverse les rails, saute dans une propriété privée pour retrouver de l’autre côté l’Usterstrasse. La petite ville est déserte, sauf deux Orientaux à la hauteur de la Leepüntstrasse, qui ne semblent pas contents. J’ai déjà accéléré très sérieusement le pas depuis longtemps, je ne sais depuis quand j’ai chaud et je transpire, mais je sais que quand je dépasse la station de Stettbach en travaux, je cours depuis un bon moment et je consulte ma montre toutes les cinq minutes. J’ai calculé que si je n’arrive pas à 4h50 au croisement de la Winterthurstrasse et de la Dübendorfstrasse, je suis probablement cuit. Je prendrai la Frohburgstrasse qui descend sur la vieille ville de Zürich. Malheur, avant de descendre elle monte traîtreusement, ce qui est logique au vu de la topographie ; il faut que j’accélère encore. Je fais sursauter en passant le facteur qui tourne déjà au bas de la rue, le long des villas cossues adossées à la forêt. Il repleut, mais qu’importe, ça fait longtemps que je suis trempe et que mes chaussures inadaptées ont entamé la corne formée par une saison de foot. Quand je bascule dans la pente descendante, je me marre un coup en considérant le ridicule de la situation, l’absurdité de mes actions de la nuit, et en me demandant si, une fois encore, comme une fatalité, j’arriverai à temps. J’ai acquis une confiance maladive et douloureuse dans mes facultés désespérées au moment ultime. A ce moment, je parie sur moi, c’est plus sûr. Il est 5h10, mon train part dans 11 minutes, quand j’aperçois la fin de la forêt et les grandes rues de la ville. Ca descend bien et j’enchaîne maintenant comme un fou, en consultant simultanément ce qui reste en cache de mon plan virtuel, les derniers hectomètres de la Frohburgstrasse qui rejoint, une fois encore, la Winterthurstrasse. Mes pas claquent sur la Culmanstrasse, dont le bas est pavé et glissant sous la fine pluie, jusqu’à la Nelkenstrasse, qui plonge sur ma droite pour rejoindre la Sonneggstrasse, que je dois remonter sur quelques mètres pour emprunter les fins entrefilets pentus et une série d’escaliers qui dévalent la Sumatrastrasse puis le Sumatrasteig. Là, la Stampfenbachstrasse me dépose sur la Walchestrasse, d’où je vois enfin la Limmatt, que je franchis à 5h 16 ou 17 par le Walche-Brücke. Un tramway vert qui vient du Bahnhofquai me fait perdre quelques secondes, mais je sais que mon train est désormais sous mon contrôle hypnotique. Je n’aurai pas le temps de m’acheter à manger ou à boire, mais je longe en marchant la litanie des wagons, monte dans un deuxième classe de tête de convoi et m’effondre sur une siège moins de deux minutes avant le départ, exténué, affamé, assoiffé, délavé, mais hilare. Je pue tellement que je vais m’éponger avec un t-shirt dans les WC. Je dors, mal, pratiquement jusqu’à Genève, où m’attend, à la gare, mon vélo. Je glisse vers chez moi alors que les coups de canons du XXI-Décembre déchirent les huit heures du matin genevois. Mon vélo crève rue Saint-Joseph, qu’importe, je suis arrivé, je sais qu’une bouteille de jus de pommes Ramseier m’attend sur la fenêtre de ma mansarde, c’est tout ce dont j’ai besoin, et d’une serviette-éponge, et d’une barre de chocolat, et d’un matelas pour endurer les souvenirs loufoques de cette nuit, qui clôt si bien une année pleine de conneries immatures.