Elle m’a contacté un peu avant 23h, le rendez-vous 30 minutes plus tard, coin Cartier et Saint-Jean. Ca pleuvait. Elle m’attendait dans l’encoignure, près de l’affiche « Dîner à 6,50 $ ». Loi du genre. Nous avons beaucoup parlé d’aspects financiers. Elle y revenait sans cesse. Echange d’informations fructueux. Connaissant mes faiblesses, je n’ai pas surenchéri dans l’alcool et le charme. Elle aurait été imbattable.
lundi 26 mai 2008
Bismark, un doigt sur la carte de France, médite
dimanche 11 mai 2008
Laisser sa trace
Une anecdote que Michel Serres aime bien répéter et que je viens d’entendre. Il s’agirait de l’origine de la notion de marque. Les prostituées d’Alexandrie collaient sous les semelles de leurs sandales une marque avec leurs initiales et / ou un signe, qui s’imprimait donc dans le sol, indiquant aux chalands en manque où trouver la belle courtisane.
Sexe et publicité, déjà.
Mais souvent, on les marquait pour infamie. Au moyen âge, les péripatéticiennes devaient porter une marque, comme on le lit chez Villon, et la couleur jaune, depuis les Romains jusqu’au 19e siècle, a servi à les distinguer.
mercredi 7 mai 2008
Choses vues au café
Cette jeune fille, en chair, brune, me fixe. Son décolleté aussi d’ailleurs. Je la piège quelques fois en relevant brusquement la tête. Dehors, c’est la cohue joyeuse des dimanches de beau temps et mon œil repère soudain A***, dont je supervise la thèse, avec sa guitare. Il vient jouer la sérénade à cet homme chenu sur le banc, qui laisse le temps passer. Un routard rasta l’aborde, ils chantent et jouent ensemble. Je me demande s’il m’a vu. Mais l’heure est à la passivité, il faut laisser les choses se passer. Tiens, la bonne tête argentée de Que (prononcer « kiou ») vient de rentrer et s’asseoir pas loin de moi, dans la diagonale. Il est iranien, je le dribble toujours au foot, car il est volontaire, mais maladroit. Un visage intéressant a traversé brièvement mon champ de vision, un livre noir sous le bras, dont j’ai agrippé au passage le nom de Céline. Ici ?! Maintenant une jeune femme capte toute mon attention. Elle est très grande, un peu anguleuse et affiche quelque chose d’hommasse qui ne dépare pas avec sa troublante élégance. Un long cou et une coiffure qu’on ne voit plus que dans les vieilles affiches publicitaires des années 20 et 30, auprès d’une De Dion-Bouton. Ses longues mains et ses gestes presque brusques sont féminins en diable. Sous sa rudesse, elle a cette douceur enfouie et ce délié masqué qui me la rendent immédiatement désirable, comme un texte hermétique. Je veux la fixer intensément en lui faisant l’amour, la déchiffrer en la pénétrant.
Dehors, A*** joue encore ; j’aurai rarement connu être si assoiffé de littérature, au point de traverser la vie comme un pèlerin instable. Il y a deux ans, la police avait dû intervenir, j’avais été seul à le défendre. Mais je le connais mieux que les autres, je le connais lecteur.
Le café était mauvais, mais ces discrets événements me réchauffent le cœur. Sous mes yeux, un vieux poète m'interpelle :
Sais-tu que c’est de vivre ? autant comme passer
Un chemin tortueux ; ore le pied te casse,
Le genou s’affaiblit, le mouvement se lasse,
Et la soif vient le teint de ta lèvre effacer.
En attendant de passer ce torrent de douleur, je suis des yeux la jeune femme qui s’est déplacée sur la terrasse. Elle a décidément une beauté nerveuse. La texture de ses segments articulaires, de ses lignes tendineuses et de ses courbes veineuses sont incontestablement les linéaments poétiques d’une révélation, que je rêve de lire avec mes paumes. Elle est musicienne ! Je viens d’en avoir la certitude en l’apercevant bouger les lèvres devant les sillons de la partition qu’elle tient dans ses mains. Quelle évidence ! Ses longs os, ses veines et ses nerfs saillants, tout son corps dit l’instrument dont j’aurais tant voulu jouer.
mardi 6 mai 2008
Omphale
Sacrifice spéculaire
Hier j’ai pratiqué ce qu’on pourrait appeler le sacrifice spéculaire. Le principe en est complexe, mais je pourrais en donner une explication simplifiée. Je prends une situation que je rencontre fréquemment, dans laquelle je suis le bourreau d’une victime volontaire, et je l’inverse. Au plaisir de sacrifier répond celui d’être sacrifié. Victime consentante, je me livre à une douleur qui devient la source de mon plaisir par spécularité. C’est-à-dire que je trouve le plaisir qui absorbe ou légitime ma douleur dans une communion avec la victime, qu’habituellement je désire en la sacrifiant ; ou plutôt que je désire parce qu’elle se sacrifie. Bien sûr, tout cela est une pure construction imaginaire.