Cette jeune fille, en chair, brune, me fixe. Son décolleté aussi d’ailleurs. Je la piège quelques fois en relevant brusquement la tête. Dehors, c’est la cohue joyeuse des dimanches de beau temps et mon œil repère soudain A***, dont je supervise la thèse, avec sa guitare. Il vient jouer la sérénade à cet homme chenu sur le banc, qui laisse le temps passer. Un routard rasta l’aborde, ils chantent et jouent ensemble. Je me demande s’il m’a vu. Mais l’heure est à la passivité, il faut laisser les choses se passer. Tiens, la bonne tête argentée de Que (prononcer « kiou ») vient de rentrer et s’asseoir pas loin de moi, dans la diagonale. Il est iranien, je le dribble toujours au foot, car il est volontaire, mais maladroit. Un visage intéressant a traversé brièvement mon champ de vision, un livre noir sous le bras, dont j’ai agrippé au passage le nom de Céline. Ici ?! Maintenant une jeune femme capte toute mon attention. Elle est très grande, un peu anguleuse et affiche quelque chose d’hommasse qui ne dépare pas avec sa troublante élégance. Un long cou et une coiffure qu’on ne voit plus que dans les vieilles affiches publicitaires des années 20 et 30, auprès d’une De Dion-Bouton. Ses longues mains et ses gestes presque brusques sont féminins en diable. Sous sa rudesse, elle a cette douceur enfouie et ce délié masqué qui me la rendent immédiatement désirable, comme un texte hermétique. Je veux la fixer intensément en lui faisant l’amour, la déchiffrer en la pénétrant.
Dehors, A*** joue encore ; j’aurai rarement connu être si assoiffé de littérature, au point de traverser la vie comme un pèlerin instable. Il y a deux ans, la police avait dû intervenir, j’avais été seul à le défendre. Mais je le connais mieux que les autres, je le connais lecteur.
Le café était mauvais, mais ces discrets événements me réchauffent le cœur. Sous mes yeux, un vieux poète m'interpelle :
Sais-tu que c’est de vivre ? autant comme passer
Un chemin tortueux ; ore le pied te casse,
Le genou s’affaiblit, le mouvement se lasse,
Et la soif vient le teint de ta lèvre effacer.
En attendant de passer ce torrent de douleur, je suis des yeux la jeune femme qui s’est déplacée sur la terrasse. Elle a décidément une beauté nerveuse. La texture de ses segments articulaires, de ses lignes tendineuses et de ses courbes veineuses sont incontestablement les linéaments poétiques d’une révélation, que je rêve de lire avec mes paumes. Elle est musicienne ! Je viens d’en avoir la certitude en l’apercevant bouger les lèvres devant les sillons de la partition qu’elle tient dans ses mains. Quelle évidence ! Ses longs os, ses veines et ses nerfs saillants, tout son corps dit l’instrument dont j’aurais tant voulu jouer.
4 commentaires:
Merci de l'appréciation. En général, même ceux qui trouvent ces textes intéressants, pour leurs idées, en contestent l'aspect mythologique, ou mystique, et c'est pourquoi j'ai préféré arrêter.
Cela dit, une question m'habite : une femme assez savante pour lire des partitions a-t-elle forcément un corps idéal pour les mélodies d'amour ? Vous aimez avec raison la poésie ancienne, et je me souviens de vers de Chrétien de Troyes - je crois - qui parlaient d'une bouche bien faite pour être embrassée, et tout le reste à l'avenant. Vénus est distincte d'Apollon, il me semble.
Merci !
L'idéal antique n'est-ce pas de réunir les deux ? Vous citiez Platon, pour qui Vénus n'est après tout que la face sensible d'Appollon, voire de Minerve.
Cette femme n'avait pas un corps parfait; je pense que c'est plutôt sa beauté étrange qui m'a attiré, et c'est donc mon regard qui a construit sa beauté. C'était une démarche plus baudelairienne qu'ancienne, en fin de compte.
J'ai hésité avant de commenter parce qu'après la lecture d'un texte aussi charmant, il n'y a rien à en redire.
Mais il faut croire que l'envie de laisser mon appréciation a prise le dessus.
Merci! (C'est tout ce qu'il y a à en dire)
merci, ça me fait grand plaisir !
Enregistrer un commentaire