Il est 11h12. Une Asiatique met sur son plateau une saucisse de veau et un croissant. Je me dis qu’il faut rapporter héroïquement cet événement spectaculaire. En effet, c’est la première fois de ma vie que je vois un individu marier une saucisse de veau avec un croissant. Une Asiatique, a fortiori ! Je ne vivrai probablement pas assez de vie pour revoir une seconde fois cet attelage. Ma sonnerie réveil sonne. Oui, je la règle sur 11h12, mais ce matin on m’a arraché au sommeil vers 10h pour m’apporter ma valise. Je rêvais à un camarade d’école primaire, mais lequel ? Je passe à la caisse, mon lacet droit est détaché, je me sens bien.
Je bois mon café renversé, j’ai envie de parler à tout le monde. Je me sens aliéné, je me rends compte que ma vie de fou m’a éloigné de toute vie normale, celle qui est marquée par des régularités et où l’on accomplit des choses concrètes d’une heure à l’autre. Je vis à côté des gens, du coup, j’ai envie de leur parler, pour vérifier s’il y a une continuité entre mon monde et le leur. Il y a plein de choses dont j’ai envie de leur parler, mais je me doute qu’ils ne pourront pas comprendre. Je les imagine m’écouter avec des disques qui tournent dans leurs yeux. J’ai nagé très loin des côtes, parmi les bêtes étranges, et vraiment, je m’interroge : puis-je encore retrouver le rivage ?
Un grand noir me sourit. Je suis tellement pris au dépourvu que je lui lance un clin d’œil. Il a l’air heureux, tous ces gens en noir qui travaillent ici ont l’air heureux. Ca me frappe, encore une fois. Je dois rentrer, c’est ici que je serai heureux, au risque de tout perdre. Ai-je joué au foot avec lui ? Ca arrive, ces choses. Je me souviens que j’étais ici-même, en 2006, avec l’Archange. Au moment de payer, le caissier me dit : « Tu joues encore au foot ? » et se tournant vers elle avec un air pénétré : « excellent joueur ». J’étais fier et j’ai joué le modeste. J’étais là clandestinement, dans ma ville, parmi les miens, une fois encore. J’avais dit à tout le monde que j’étais je ne sais où, que je faisais je ne sais quoi, avec je ne sais qui. Tout le monde me croyait avec l’Aveugle, l’une et l’autre exceptées. Soudain, j’ai vu mon frère cadet à quelques tables de là. Il adore l’Aveugle et ne connaît pas l’Archange. J’ai longtemps hésité à aller le voir, mais je n’ai rien fait, nous avons fini notre repas et sommes partis.
Le grand noir sourit encore, j’écoute de la musique de chiotte, mon café est fini, les tables se remplissent pour le repas de midi. J’ai cru reconnaître mon frère aîné dans la foule. Je n’y crois pas trop, mais je garde un œil. Un jour l’Aveugle m’a raconté qu’elle était à un repas de fête, avec des syndicalistes. Elle était à table avec un nommé Albino ou quelque chose du genre, qui évoquait des souvenirs de l’équipe universitaire : il y avait un type doté d’une vitesse remarquable, qui prenait le ballon dans la zone de défense et traversait tout le terrain pour aller marquer le but. L’Aveugle avait demandé son nom : Mercurius. Ce n’est pas mon frère, c’est une sorte de cadre pressé. Je rentre : mes frères vont probablement passer manger à midi.
Je bois mon café renversé, j’ai envie de parler à tout le monde. Je me sens aliéné, je me rends compte que ma vie de fou m’a éloigné de toute vie normale, celle qui est marquée par des régularités et où l’on accomplit des choses concrètes d’une heure à l’autre. Je vis à côté des gens, du coup, j’ai envie de leur parler, pour vérifier s’il y a une continuité entre mon monde et le leur. Il y a plein de choses dont j’ai envie de leur parler, mais je me doute qu’ils ne pourront pas comprendre. Je les imagine m’écouter avec des disques qui tournent dans leurs yeux. J’ai nagé très loin des côtes, parmi les bêtes étranges, et vraiment, je m’interroge : puis-je encore retrouver le rivage ?
Un grand noir me sourit. Je suis tellement pris au dépourvu que je lui lance un clin d’œil. Il a l’air heureux, tous ces gens en noir qui travaillent ici ont l’air heureux. Ca me frappe, encore une fois. Je dois rentrer, c’est ici que je serai heureux, au risque de tout perdre. Ai-je joué au foot avec lui ? Ca arrive, ces choses. Je me souviens que j’étais ici-même, en 2006, avec l’Archange. Au moment de payer, le caissier me dit : « Tu joues encore au foot ? » et se tournant vers elle avec un air pénétré : « excellent joueur ». J’étais fier et j’ai joué le modeste. J’étais là clandestinement, dans ma ville, parmi les miens, une fois encore. J’avais dit à tout le monde que j’étais je ne sais où, que je faisais je ne sais quoi, avec je ne sais qui. Tout le monde me croyait avec l’Aveugle, l’une et l’autre exceptées. Soudain, j’ai vu mon frère cadet à quelques tables de là. Il adore l’Aveugle et ne connaît pas l’Archange. J’ai longtemps hésité à aller le voir, mais je n’ai rien fait, nous avons fini notre repas et sommes partis.
Le grand noir sourit encore, j’écoute de la musique de chiotte, mon café est fini, les tables se remplissent pour le repas de midi. J’ai cru reconnaître mon frère aîné dans la foule. Je n’y crois pas trop, mais je garde un œil. Un jour l’Aveugle m’a raconté qu’elle était à un repas de fête, avec des syndicalistes. Elle était à table avec un nommé Albino ou quelque chose du genre, qui évoquait des souvenirs de l’équipe universitaire : il y avait un type doté d’une vitesse remarquable, qui prenait le ballon dans la zone de défense et traversait tout le terrain pour aller marquer le but. L’Aveugle avait demandé son nom : Mercurius. Ce n’est pas mon frère, c’est une sorte de cadre pressé. Je rentre : mes frères vont probablement passer manger à midi.