mercredi 29 avril 2009

Les lacets du Léviathan

Quand je rêve que je m’apprête à accomplir une grande action, je me vois toujours en train de serrer et nouer les lacets de ma chaussure droite. Cela provient probablement d’une image primordiale, celle du remplaçant qui s’apprête à rentrer sur le terrain pour « faire la différence ». On le voit, quelques secondes avant, sur le banc de touche, lacer sa chaussure droite, piaffer et rentrer en courant avec des yeux de cheval halluciné. Personnellement, avant un match, je lace toujours avec beaucoup de soin. Il faut que ce soit serré pour exprimer la résolution, et je me demande toujours comment aplanir cette sorte de petite floraison nodale qui renfle au-dessus du scaphoïde. Elle pourrait faire dévier le ballon au moment d’un coup particulièrement redoutable, qui consiste à le faire rouler de l’astragale jusqu’aux phalanges, le haut du pied assurant l’énergie cinétique du cuir et les extrémités, grâce à un petit sursaut des métatarsiens au moment de libérer la sphère, lui conférant une diabolique rotation verticale. Le ballon part ainsi en cycloïde comme un obus et plonge sous la barre aux yeux d’un gardien éberlué qui le voit en général rentrer au moment où son corps, arqué à l’extrême, tente d’épouser désespérément la courbe cycloïdale, à laquelle Blaise Pascal, qui en était le spécialiste mondial, avait donné le nom de roulette. Mon mémoire de licence traitait d’ailleurs de ce problème géométrique, formulé originellement par Aristote, en relation avec la pseudonymie anagrammatique qui hante l’œuvre de Pascal, auteur qui donna son nom à l’université de Clermont-Ferrand dont l’une des spécialités est l’étude de la géométrie de l’espace des lacets. Or, si le laçage m’est aisé et suave dans ces moments où je puise dans le rituel un supplément de détermination, il devient, en revanche, dans les situations ordinaires, le symptôme absolu de ma pathologie du quotidien. Chaque matin, après avoir dilapidé à longues lampées d’heures perdues le temps qui m’est dévolu avant de me rendre à mon travail, je me retrouve devant ma porte, les pieds dans mes souliers, en ayant la conscience aiguë que je n’ai plus à disposition les secondes nécessaires pour lacer mes chaussures. J’essaie en quelque sorte de résorber le temps perdu dans l’espace du lacet. Je me précipite ainsi délacé vers mon véhicule, espérant qu’un feu rouge m’accorde le répit forcé qui me permettra de faire mes nœuds, hélas, j’arrive souvent à mon lieu de labeur flottant dans mes pompes. J’ai bien sûr tenté de m’expliquer une telle incapacité à me lacer avant d’affronter le monde, et je me suis reconnu dans deux situations qui m’ont toujours hanté. D’abord, la capitulation de Phèdre, sortie de force des méandres des ténèbres pour affronter la lumière, la chevelure composée comme par une force injuste et nuisible qui noue ses cheveux comme on lacèrerait sa liberté d’être elle-même, d’être mauvaise, de se soustraire aux liens sociaux :

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.

Et cette scène du monstre ridiculisé, Léviathan qu’on ne peut capturer à l’hameçon et au lacet, mais dont Dieu se joue comme d’un jouet (Job, Psaumes):

Prendras-tu le léviathan à l'hameçon? Saisiras-tu sa langue avec un lacet ?

Voici la grande et vaste mer:

Là se meuvent sans nombre

Des animaux petits et grands;

Là se promènent les navires,

Et ce léviathan que tu as formé pour t’en jouer dans les flots.

Dans ma première publication, je réfléchissais sur ce Léviathan dérisoire, et j’y reconnaissais déjà cette puissance supérieure qui nous aime rebelles pour mieux s’amuser de nos gesticulations. Je la dévisage désormais tous les jours quand je me penche sur mes souliers, et je sais que lorsque je capitule enfin pour y serrer un nœud, c’est une divinité narquoise qui habite mes doigts.

mardi 21 avril 2009

L'ambition des modestes

Ma mère, à l’instant : « il faut te contenter de peu, sinon tu vas tout perdre ».

Pour elle, j’aurais dû être le postier ou l’instituteur local. Elle n’a jamais accepté mes réussites, « c’est de l’orgueil ». Elle n’a fêté aucun de mes diplômes, titres, nominations. J’ai fini par ne plus en faire cas. Je me souviens être rentré chez moi, un jour, après avoir remporté un concours, qui m’avait coûté tant d’efforts et fait tant plaisir. Elle était au téléphone, elle s’était à peine enquise d’un geste du résultat, et elle s’était lancée de plus belles dans son activité prosélyte. J’étais un pot de fleur, un pot de fleur couronné ; j’étais resté dans la cuisine longtemps sans rien dire, sans rancune, profitant d’un succès qui ne se partage pas. Depuis, je les garde pour moi, je range les papiers officiels dans un tiroir, et je n’y pense plus.

Avant de raccrocher, à l’instant, elle m’a demandé de me mettre à genoux. Ce dont elle ne se rend pas compte, c’est que même mes succès portent sa marque : je les ai accomplis sans orgueil, sans y croire, sans illusion sur leur valeur. Juste pour me donner les moyens d’emmerder un monde que je n’aime pas, et de réduire sa capacité à m’emmerder.

Pourtant, quand le carton de livres portant mon nom, était arrivé, au printemps passé, elle m’avait téléphoné : « Tu as reçu un paquet de livres ». Mais sans rien me dire, elle en a soustrait un que j’ai vu sur son lit un soir.

lundi 13 avril 2009

Quand nous brunchions sur Grande-Allée

C’est l’esprit qui donne forme au monde. J’ai reçu ce matin cette proposition émouvante :

Le cosmos sans toi c’est le néant.

Ce lieu a trouvé son seul sens possible dans cet aveu, qui m’a paru évoquer des morts Hésiode, Pyrrhon, Scève, Nietzsche, Merleau-Ponty, au petit-déjeuner de Grande-Allée.

Il fallait n’être pas là pour que le lieu accédât à son existence. C’est triste, mais c’est beau comme une parure.

vendredi 10 avril 2009

Cléromancie

Un rendez-vous flottant, aléatoire, improbable, indécis, cet après-midi, parmi quelque 20 000 personnes, un peu plus, un peu moins, qui se croiseront par marées entières, sans savoir si je n'ai envie d'autre chose que cette incertitude, cette attente, ce mystère, ces échecs.

Je suis un fervent sectateur du dieu des dés, dont je vénère religieusement l'instant de grâce absolu que constitue le coup de poignet.

Et je laisse au bon blogueur héroïque le soin de ne pas déterminer qui est le dieu du coup de dé.

Je pars

Je pars toujours pour continuer d'aimer.