Quand je rêve que je m’apprête à accomplir une grande action, je me vois toujours en train de serrer et nouer les lacets de ma chaussure droite. Cela provient probablement d’une image primordiale, celle du remplaçant qui s’apprête à rentrer sur le terrain pour « faire la différence ». On le voit, quelques secondes avant, sur le banc de touche, lacer sa chaussure droite, piaffer et rentrer en courant avec des yeux de cheval halluciné. Personnellement, avant un match, je lace toujours avec beaucoup de soin. Il faut que ce soit serré pour exprimer la résolution, et je me demande toujours comment aplanir cette sorte de petite floraison nodale qui renfle au-dessus du scaphoïde. Elle pourrait faire dévier le ballon au moment d’un coup particulièrement redoutable, qui consiste à le faire rouler de l’astragale jusqu’aux phalanges, le haut du pied assurant l’énergie cinétique du cuir et les extrémités, grâce à un petit sursaut des métatarsiens au moment de libérer la sphère, lui conférant une diabolique rotation verticale. Le ballon part ainsi en cycloïde comme un obus et plonge sous la barre aux yeux d’un gardien éberlué qui le voit en général rentrer au moment où son corps, arqué à l’extrême, tente d’épouser désespérément la courbe cycloïdale, à laquelle Blaise Pascal, qui en était le spécialiste mondial, avait donné le nom de roulette. Mon mémoire de licence traitait d’ailleurs de ce problème géométrique, formulé originellement par Aristote, en relation avec la pseudonymie anagrammatique qui hante l’œuvre de Pascal, auteur qui donna son nom à l’université de Clermont-Ferrand dont l’une des spécialités est l’étude de la géométrie de l’espace des lacets. Or, si le laçage m’est aisé et suave dans ces moments où je puise dans le rituel un supplément de détermination, il devient, en revanche, dans les situations ordinaires, le symptôme absolu de ma pathologie du quotidien. Chaque matin, après avoir dilapidé à longues lampées d’heures perdues le temps qui m’est dévolu avant de me rendre à mon travail, je me retrouve devant ma porte, les pieds dans mes souliers, en ayant la conscience aiguë que je n’ai plus à disposition les secondes nécessaires pour lacer mes chaussures. J’essaie en quelque sorte de résorber le temps perdu dans l’espace du lacet. Je me précipite ainsi délacé vers mon véhicule, espérant qu’un feu rouge m’accorde le répit forcé qui me permettra de faire mes nœuds, hélas, j’arrive souvent à mon lieu de labeur flottant dans mes pompes. J’ai bien sûr tenté de m’expliquer une telle incapacité à me lacer avant d’affronter le monde, et je me suis reconnu dans deux situations qui m’ont toujours hanté. D’abord, la capitulation de Phèdre, sortie de force des méandres des ténèbres pour affronter la lumière, la chevelure composée comme par une force injuste et nuisible qui noue ses cheveux comme on lacèrerait sa liberté d’être elle-même, d’être mauvaise, de se soustraire aux liens sociaux :
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
Et cette scène du monstre ridiculisé, Léviathan qu’on ne peut capturer à l’hameçon et au lacet, mais dont Dieu se joue comme d’un jouet (Job, Psaumes):
Prendras-tu le léviathan à l'hameçon? Saisiras-tu sa langue avec un lacet ?
Voici la grande et vaste mer:
Là se meuvent sans nombre
Des animaux petits et grands;
Là se promènent les navires,
Et ce léviathan que tu as formé pour t’en jouer dans les flots.
Dans ma première publication, je réfléchissais sur ce Léviathan dérisoire, et j’y reconnaissais déjà cette puissance supérieure qui nous aime rebelles pour mieux s’amuser de nos gesticulations. Je la dévisage désormais tous les jours quand je me penche sur mes souliers, et je sais que lorsque je capitule enfin pour y serrer un nœud, c’est une divinité narquoise qui habite mes doigts.