vendredi 14 novembre 2008

encre noire

Ca fait un bon moment que j'ai arrêté de lire mes extraits de textes scolastiques, mes chansons m’ont ravi loin d’eux. Je suis allé chercher un bonnet pour l'enfiler par-dessus le casque. Je peux entendre plus fort, m'isoler totalement; ces mélodies sont pernicieuses, elles paralysent la volonté et font déborder les pensées mélancoliques. L'âme commence à sécréter de la bile noire après quelques temps ; c'est une humeur persistance, essentielle. Tout fait mal, parce qu'elle révèle le monde tel qu'il est, ontologiquement tragique. Tragique parce que c'est un monde de la perte, de la fugacité, de la labilité, bref de la mort. […] On ne descend jamais dans le même fleuve, disait Héraclite. On ne peut pas se donner l'illusion de remonter le fleuve et retrouver les mêmes ondes, y nager comme dans le temps d'antan. Quand le tempérament s'affaisse, je fais parfois comme les saumons, je remonte aux sources, je vais retrouver des parcelles de mon passé. Une photo d'un endroit, un nom, un camarade, un sentiment religieux. Mais évidemment, il n'y a plus rien de tout cela, le passé est une place désertée, quand on veut le revivre dans le présent. Che Guevara est mort, seules les chansons en gardent une trace, lancinante, douloureuse. Seules les mélodies font vivre durablement ce qui n'est plus. J'avais passé, à 19 ans, un mois enchanteur en Angleterre. Un petit village, Burgess Hill, on vivait en communauté, pleins de ferveur, plein d'espoir, on avait beaucoup chanté, beaucoup ri. C'était la première fois, je crois, que j'avais tenu si durablement la main d'une fille, une Allemande, des émois amoureux d'été - bien camouflés. J'y suis retourné quatre ans plus tard, évidemment, c'était comme débarquer dans le village le jour d'un enterrement. Les rues s'étaient délabrées, la gaité avait cédé la place à la morosité, l'espoir aux regrets. J'avais pensé retrouver les mêmes eaux, quelle folie ! Il fallait y rechercher quelque chose de nouveau. Il y a deux tristesses en fait, dont on ne sait laquelle est plus lourde. Ou de constater que le passé ne reviendra pas, ou de contempler ces individus qui sont restés figés dans le temps. Revenir et voir que certains n'ont pas changé, n'ont rien changé, se sont agrippés aux rives alors que l'eau a coulé sous les ponts. C'est une pitié terrible de les voir, ils ont vieilli doublement, parce qu'ils n'ont pas pris le courant, ou plutôt ils ont vieilli déjà morts. C'est l'impression que j'ai souvent en revenant chez moi, une poignée de fidèles qui ont vieilli sans bouger d'un pouce, ou si peu, le contraste est chaque année plus fort, ça me fait de la peine. Il faut être capable de suivre le monde, mais un peu décalé, sinon on n'existe pas, on ne fait que suivre. Le sentiment d'exister viendra de l'impression qu'on vit intérieurement à une vitesse différente que celle du monde. Il faut sentir le rythme des choses suffisamment pour exister, mais différemment, dans un faux-rythme, pour être capable d'inventer un monde qui ne soit pas cette triste chose qui tourne absurdement et broie les gens. Si on n'arrive pas à être autre, on n'est rien. Peut-être le mélancolique a-t-il compris qu'il y a une beauté puissante et régénératrice à être triste comme le saule. Que la longue prostration est la seule façon de dilater l'instant, de lui donner parfois la grâce de l'immobilité, de l'équilibre. Mon père est mort, en ce moment il n'est rien, personne ne pense à lui certainement. Je crois qu'on l'a admiré, qu'il était un repère pour bien des gens. Quand il prêchait, parfois, des dizaines de personnes tombaient à terre, paraît-il; il pouvait faire rire une salle ou la faire trembler, il avait une éloquence puissante qu'on ne percevait jamais en famille, tant il était taciturne, presque évanescent. J'ai regardé sur google, la mémoire présente du monde, rien ne prouve qu'il a existé, personne n'a inscrit son nom sur la grande toile. C'est injuste, mais c'est logique, nous avons tous dû continuer à vivre, même si c'était une idée absurde au début. Mais beaucoup de choses sont absurdes, n'est-ce pas ? Comme ce long discours, comme la peine qu'on se donne pour travailler pour pas grand chose. Comme la joie et la tristesse, pourquoi l'une, pourquoi l'autre ? C'est fascinant l'humain. Demain on se lèvera quand même, on sera heureux, plus ou moins, on n'y pensera plus, je trouverai ridicule ce que j'ai écrit. Tu liras mes pensées nocturnes quand le soleil sera levé, tu ne pourras pas comprendre, ce ne sera plus la même chose. Je ne devrais pas t'envoyer ce message, il faut croire que le cours de mes élucubrations traversait un lit bien boueux, il s'est chargé d'un limon bien obscur, il suffit de le laisser courir un peu, il se purifiera de lui-même, tu pourras même te pencher dessus, tremper une boucle, y déposer un sourire et tes yeux bleus, et je te jure, je serai heureux en abondance.

1 commentaire:

Miléna a dit…

Qu'on le lise de jour ou de soir, qu'il nous soit destiné ou pas, ce texte, on le comprend comme on t'aime.