Mardi je mange avec une actrice qui joue dans le dernier film d’un acteur récemment mort, fils d’un père-monument du cinéma français. Il paraît que ça sort bientôt. Elle propose qu’on se revoie le lendemain au concert. Le soir, je tombe sur une Croate, coup de folie réciproque. J’en sors véritablement subjugué, on ne s’est presque pas parlé.
Mercredi soir, donc, concert, dans un beau parc, de la musique klezmer. Je m’approche par le devant de la scène et je me tourne distraitement vers le public quand deux yeux m’appellent du milieu de la foule : la Diplomate ! J’avais décidé de ne rien faire pour la revoir et de laisser le hasard se sortir les pouces. On se fait signe et je la rejoins. Elle me pose mille questions pendant le concert et m’offre une Leffe. Je regarde les gens et soudain debout sur la gauche j’aperçois la Croate d’hier. Elle est avec ce qui ressemble à un mari et deux enfants. Elle ne m’en avait pas parlé. Elle doit voir la Diplomate et se dire : « il ne m’en a pas parlé ». Je la regarde souvent, son bon corps et ses cheveux corbeau. Son visage, surtout, avec ses grands yeux noirs incisifs et son air doux un peu perdu, son visage délicatement rond qui me faisait penser si fort à Oana, l’étudiante roumaine qui me regardait toujours étrangement à Baltimore et qui m’avait traîné de force sur une piste de danse dans le Kentucky. D’ailleurs, le groupe klezmer chante un air roumain qui vante le paradis de la Roumanie, ses saucisses grasses et « si tu fais l’amour à ta partenaire, tu es bien fou ». Je croise furtivement le regard de la Croate. On ne se parlera jamais mais je ne l’oublierai pas. La tête de mon petit frère apparaît parmi les spectateurs tout devant. J’hésite à le rejoindre, mais je pense à la Diplomate. Je m’occuperai de mon frère demain : on va à Rome ensemble. J’aime ce moment : ma tête est comme une scène, plein d’instruments y jouent en même temps. J’ai abandonné l’idée d’être l’instrument, je ne suis qu’une scène sur laquelle se jouent des choses.
La nuit tombe, les notes se dissipent, la Croate s’est perdue dans la foule, je laisse filer mon frère, j’oublie l’actrice et je rentre avec la Diplomate, que je dépose devant son clocher.
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