dimanche 12 juillet 2009

Le lobe et les doigts d'Hadrien

Je vois D*** bientôt et cela me rappelle juillet passé. Nous avions écumé ensemble quelques bibliothèques à Paris et Londres, logé dans une piaule d’étudiants sur Mouffetard à Paris et dans un appartement haut standing chez une financière à Londres.

D*** est une grande menteuse, aussi, mais fort maladroite, car doublée d’une incroyable candeur et d’une inclination à la catastrophe. Blonde flamboyante, d’une curiosité inassouvissable et d’une intelligente presque écrasante, mais égoïstement bordélique : on s’entend bien tant que cela ne dure pas trop longtemps.

Une après-midi, nous avons fait bibliothèque buissonnière et sommes allés visiter l’exposition Hadrien au British Museum. Il y a une statue de l’empereur qui comporte un détail très particulier : une sorte de fente en diagonale traverse le lobe de son oreille gauche. L’artiste représente son souverain en majesté, mais l’embellissement n’exclut pas le souci réaliste : le bel Hadrien, épris d’Antinoüs, était malade du cœur. Cette marque, en effet, serait le symptôme d’une déficience coronarienne.

Je m’éloigne quelques pas du lobe d’Hadrien, j’attends quelques minutes puis je fais signe à travers la foule à D*** de venir me rejoindre. Elle se presse les yeux grands ouverts et je lui dis d’un air détaché :

- T’as vu, sur la première statue près de l’entrée ? Hadrien a six doigts à la main gauche !

Elle repart dans le sens contraire au flot des visiteurs et je la vois pendant de longues minutes scruter toutes les mains de toutes les statues. Quand elle me rejoint, je suis écrasé de rire devant l’épitaphe funèbre qui évoque l’art de la blague du fils adoptif de Trajan: Nec ut soles dabis iocos.



Yeux menteurs



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