jeudi 12 novembre 2009

Charles J***

J’ai rêvé cette nuit de Charles J***, qui m’a enseigné la littérature quand j’avais 14 ans (je me souviens surtout de Pouchkine, La Dame de pique, Doubrovsky) et que j’ai retrouvé pour la maturité à mes 18-19 ans. C’est en commentant avec lui les Pensées de Pascal que j’avais saisi ce qu’est la littérature, lire, écrire. Quelque chose de profond qui se sentait avant tout et que Charles J*** m’avait fait comprendre non pas en me balançant Figures III ou la liste des figures de style de Lausberg, mais par le geste, qu’il faisait inconsciemment quand il nous lisait quelque chose, de frotter lentement son pouce sur la crête formé de son index et de son medium. J’étais fasciné par ses mains lorsqu’il écrivait au tableau noir, ses sourcils froncés, sa raideur dorsale, ses habits austères, ses cheveux indisciplinés qui évoquaient le génie sombre des auteurs du dix-neuvième siècle dont on possède des photographies. Il écrivait de façon rythmée, avec une longue craie qui épousait sur plusieurs centimètres le versant intérieur de son index. Il utilisait sa craie comme un ski sur une pente, sa main chaloupant tout autour avec une grâce un peu rigide. Il se crayait les cheveux, son velours, sa veste et son pouce, essaimant dans des recoins insoupçonnés de la classe la substance friable. Je reconnaîtrais son écriture entre mille, sa voix aussi et un ton unique, entre l’ironie et la malice, qui perce dans ses yeux.

Dans mon rêve cette nuit, il est venu me voir dans mon pays d’exil ; je lui ai alors serré les épaules avec une infinie reconnaissance.

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