vendredi 28 mai 2010

Tentations

Je lis La Tentation de saint Antoine dans une édition GF ayant appartenu aux époux Eisenhofer, qui l’ont achetée le 24 janvier 1976. Quelle descendance ingrate a bien pu disperser la bibliothèque de parents qui passaient leurs soirées à lire « les classiques » ? Tout Flaubert, Balzac, Baudelaire, Chateaubriand, César, Cicéron, Goethe, Homère, Hugo, Lucrèce, Marc-Aurèle, Pascal, Platon, Tacite, Thucydide, Xénophon, et bien d’autres. Une belle culture humaniste qui se déploie grâce aux petites coches à l’encre rouge portées dans la liste de fin de volume « Dans la même collection ». Ils ont lu scolairement la chronologie de Flaubert, surpris qu’il fût né un 12 décembre, comme Madame, Monsieur, ou le rejeton. Une vision naïve de la littérature, qui leur fait acquiescer au jugement simpliste du préfacier, Jacques Suffel, qui voit dans La Tentation « le rêve absurde, tragique et délicieux de la vie ». Bon bourgeois helvétiques, croyants, ils ont, comme Antoine, connu la tentation : « Ah ! la tentation était forte. Mais comme je m’en suis délivré ! ». Ils éprouvent désormais les affres de la vieillesse (« la route est longue, et je suis vieux ! »), dont ils se consolent en s’accrochant à une foi toute scripturaire, corrigeant Flaubert avec vigueur lorsque, dans la bouche d’Hilarion, il énumère les incohérences entre les versions des différents évangiles : le breuvage donné au Christ est du vinaigre dans Marc, et non, comme le dit Hilarion, du vin et de la myrrhe. Et dans Matthieu, il n’y a pas de fiel mêlé au vinaigre. Une foi simple qui souscrit au mot d’Antoine « le Nouveau resplendit d’une lumière pure » ; et quand le disciple du saint ermite émet des doutes sur le Christ (« c’est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible ? »), Monsieur Eisenhofer répond avec énergie en marge : « oui ! ». En bons protestants, impliqués dans le destin de la cité, ils réprouvent la discipline érémitique : « les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir ». Hilarion reconnaît que le christianisme est une affaire de femmes (« les femmes sont toujours pour Jésus »), Monsieur se tourne vers Madame Eisenhofer avec tendresse. Qui a converti l’autre, dans ce vieux couple ? Qu’importe, ils sont attachés à l’orthodoxie doctrinale, et soulignent trois fois le mot « absurde » qui qualifie l’enseignement de Manès et salissent d’un « NON » outré l’affirmation de Valentin : « Le monde est l’œuvre d’un Dieu en délire ». Plus loin, ils vomiront l’astrologie (« les astres ne sont pas Dieux »), et pour l’instant admettent avec Tertullien qu’ « après Jésus, la science est inutile ». C’est monsieur qui intervient le plus dans le texte, à l’encre bleue. Vers la fin, Madame apparaît discrètement, au crayon mine. Elle semble fascinée par Cybèle avide de la « larme salée, - du sang ». Sa dernière, et quasi seule intervention, vient souligner la vision de cet homme déjà mort, dont le sang coule encore le long de sa cuisse, de son membre émasculé, et qu’un chien hurlant vient lécher. Combien de fois, Madame Eisenhofer, avez-vous rêvé de lui faire subir le sort d’Atys ?

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Quel plaisir de te lire, tout d'un souffle...

Mercurius Mendax a dit…

Merci, ça me fait bien plaisir