mardi 26 octobre 2010

Boucle du Rhône

Au lieu-dit Moulin-de-Vert, le Rhône, jadis, faisait une boucle. Puis, le vieux fleuve, lassé d’avoir trop rongé les falaises, changea son cours, tira tout droit, laissant aux lézards une couche luxuriante de floraisons, de frondaisons et d’étangs. 

C’est là que j’emmenai la Norvégienne le dimanche de la finale, quand elle m’eut bien rendu mûr d’envie et me racontant ses vanités avec un beau con qui échoua à la satisfaire il y a quinze ans. Nous étions, pour les initiés, sur la terrasse Agrippa d’Aubigné, lorsque je lui ai dit à la gaillarde : « on va faire l’amour ». 

Nous nous enfonçâmes, par les sentiers des lézards, dans le moelleux asile naturel. Comme le temps était à la canicule, nous nous mîmes nus, saisîmes une branche et nous laissâmes porter par les puissants courants du Rhône, encore brunis par leurs étreintes houleuses avec l’Arve. Puis nous gravîmes les falaises, produits du rongement immémorial du vieux Rhône qui, comme nous, cherchait son chemin dans la vie, après son union tumultueuse avec la rivière fauve. Elles se dressent en un vaste hémicycle. Nous trouvâmes une corniche dans les travées les plus éminentes de ce stade sculpté d’une main fluide. Elle offre une sorte de répit, quelques herbes un peu rêches sur la roche friable, deux arbres, des ronces. 

Et tandis que passaient aux cinq minutes les avions, à la verticale de nos corps, lourds et lents d’un atterrissage imminent, et tandis que sonnaient quelques hectomètres derrière nous le cloches de l’Eglise de Cartigny, où j’avais jadis fait retraite, encore innocent, pour y apprendre les verbes hébraïques, et tandis que roulait de temps à autre un caillou, nos chairs se livrèrent à une forme de joie pure, ralentie, suspendue. 

Quand nous regardâmes l’heure, il ne resta plus que le temps de courir aux vélos, dévaler sur le centre, s’envoyer deux Monacos au Remor, enfiler un maillot orange à l’effigie de Cruyff, s’installer au stade et voir monter dans la nuit l’inexorable furie rouge.

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