jeudi 10 juin 2010

Sortie de migraine

Ce soir je suis sorti faire quelques pas dehors vers 23 heures. Les rues sont pleines de monde, j’habite ici dans un quartier festif. J’ai repensé à cette journée en prenant la rue Roi Victor Amé. Réveillé le matin par une voix inconnue à l’accent portugais : « j’ai renversé votre mère, vous pouvez descendre ? ». Les heures d’attentes à la clinique qui m’ont donné cette épouvantable migraine dont je sors assommé. J’ai toujours été délecté par les sorties de migraine, qui procurent un état d’émotivité extrême, alors qu’on perd la sensibilité aux confins de l’enveloppe charnelle. On se trouve baigné d’une étrange sensation d’empathie avec le monde et de distance par rapport à soi, en vertu du brouillage affectant toute frontière, toute délimitation. Rue Saint-Joseph, je repense aux larmes de la conductrice et à l’absence de tout ressentiment envers elle. Je pense que je dois en parler à l’Aveugle, dont la bonté est sans bornes. En remontant la Place du Marché vers la fontaine, je vois une silhouette se lever en terrasse de la Bourse, quelque chose attire mon regard, une couleur. C’est la veste orangée de l’Aveugle … M’a-t-elle vu ? Elle rentre dans le restaurant, veut-elle m’éviter ? Je continue et je me glisse dans l’encoignure d’une porte latérale de l’Eglise pour observer. Elle revient s’asseoir en terrasse après quelques minutes, je repère la table. Avec qui se trouve-t-elle, un groupe, un interlocuteur unique ? Je m’approche doucement, elle me tourne le dos. Je suis à l’arrêt du tram, derrière la caissette de la Tribune, à 3 mètres. Elle est avec deux hommes, l’un doit avoir son âge, des lunettes, il la regarde, sa présence est appréciée, mais lui m’est indifférent. Je n’éprouve pas de jalousie, mais une curiosité apaisée et un rien douloureuse de la voir vivre sa vie dans la douceur d’un soir carougeois. Je refais le tour du Temple et décide de traverser ostensiblement la Place du Marché. Comme j’arrive vers le coiffeur récemment décédé, le groupe se lève. Après quelques minutes, je repique vers la Rue Saint-Joseph et j’entends les roulements du tram 12 alors que j’arrive sur la Place du Temple. Je presse le pas et vois le tram filer sur la Rue Saint-Victor, elle est assise à côté d’un des deux hommes, je me demande si elle me téléphonera en arrivant chez elle, et, surtout, si elle m’a vu. En rentrant, à l’angle Victor Amé et Vautier, je repère une figure connue, assise seule, hagarde, à la terrasse de La Plage. Il se roule un joint en buvant une bière, je cherche son regard, il m’a vu et une lueur sensée passe dans ses yeux. Je traverse la chaussée et viens m’asseoir sur un rebord, en face de lui, et je le regarde. Il y a plusieurs années de cela, j’étais assis à quelques mètres de lui, dans la bibliothèque de l’université. Il travaillait ses traductions d’hébreu ancien, comme je l’avais fait deux ans avant lui. Je l’ai vu progressivement sombrer dans la démence, d’abord étudiant sérieux et appliqué, puis de plus en plus agité, se levant pour sortir ; il continuait de s’acharner sur les qal, pi’el et autres hitpa’el, toujours un peu plus isolé, sale, mal coiffé, marmonnant, faisant des gestes hystériques. J’ai compris qu’il avait cherché Dieu, et qu’il avait trouvé un Dieu en forme de vide. Le gouffre s’était fait dans sa tête, sa folie était toute métaphysique. Il me regarde de temps à autre, son bras s’agite, il dit des choses à mi-voix. Le serveur indique que la terrasse ferme, j’attends qu’il se lève. Il marche d’un pas assuré, presque violent, c’est un bel homme, il traverse la rue, passe devant moi, et s’enfonce dans la nuit vers un but tout aussi hanté de vide. Je fais les quelques mètres qui me séparent de ma mansarde. J’aime la vie, qui nous traverse d’éléments violents, morts, folies, accidents, ruptures, et qui nous nous voit encore marchant tranquillement, prêts à encaisser le restant.

1 commentaire:

nightoftimes a dit…

Comme si de rien n'était...